Il y a des fois où j’ai du mal à prendre certaines choses au sérieux dans la Langue de Molière, car elles me rappellent trop quelque chose de drôle. Peut-être qu’il n’y a pas de meilleur exemple que les conjugaisons du verbe « savoir ».
C’est déjà évident du gros-titre. Il est impossible d’apprendre le futur simple de savoir sans penser au Seigneur des Anneaux. Je me demande souvent si les enfants français ont le même problème. Nous Saurons, ils Sauront, pendant qu’un Œil géant flotte et surveille sur tout.

Dites-moi, il doit y avoir des blagues sur ce sujet.
Mais ce n’est pas seulement le futur. Le présent est encore pire. Et ça, c’est en partie votre faute. Ou au moins la faute de la langue française. Ouais, ouais, il est peu probable que l’on confonde vraiment « savons » avec :

Avec plusieurs savons et le bon cas de liaison, personne ne peut pas les distinguer, sauf par notre bon vieil ami, le contexte.
Mais j’ai un autre savon dans la tête. Plus précisément, Sav-On :

C’est une ancienne chaîne de pharmacies qui n’existe plus, au moins en tant que Sav-On. Elle était achetée par Osco, et le nom Sav-On n’apparaît plus nulle part aux États-Unis. Et pour être clair, la prononciation est très différente — si vous dites « sèv-un », vous l’aurez plus ou moins. La signification est « économiser sur », originalement un bon calembour quand l’entreprise s’appelait « Sav-On Drugs » (économiser sur les médicaments). Mais l’orthographe compte aussi, et ça pèse comme un mammouth en train d’écraser les prix quand je vois « savons ».
C’est dingue quelles réfs j’ai dans la tête, n’est-ce pas ? Alors, un mot de plus ? Attachez vos ceintures, celui-ci va être fou.
Vous connaissez sûrement le truc qui couvre la fenêtre dans cette photo :

En anglais, on dit « blinds, » parfois « Venetian blinds ». (Ça n’a rien à voir avec Venise, ne me demandez pas la raison.) Mais en français, c’est « store », parfois « store vénitien », exactement le mot anglais pour « magasin ». Par contre, « blind » en anglais veut dire « aveugle ». C’est logique car le truc rend le monde aveugle par rapport à ce qui se passe derrière le store. En revanche, le mot français ne va pas de nulle part, mais plutôt du latin, « storea », qui veut dire natte, Mais le store — comme ça fait du mal à taper, c’est comme écrire un anglicisme exprès — anglais vient aussi du français. C’est le Vieux Français « estorer », du latin « instaurer » ; c’est-à-dire « stocker ». Et à son tour, le mot stocker est emprunté à l’anglais, du mot « stock ».
Vous l’avez bien suivi ? Le français a directement hérité la bonne racine pour « store » du latin. Vous l’avez passée aux anglophones qui l’utilisent d’exactement sons sens original en latin alors que vous avez emprunté tout autre mot à l’anglais. Puis, vous utilisez un mot qui paraît à chaque anglophone être un anglicisme, « store », pour dire quelque chose qui n’a rien à voir avec le Vieux Français, parce que c’est vous qui voulez conserver le sens original de tout autre chose en latin.
La langue de clarté, mesdames et messieurs !
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de comment traduire George Orwell en français, car nous allons tous en avoir besoin.


















