Pendant la pause de Langue de Molière, j’étais chez Quattro Caffe, mon resto italien préféré ici. C’est bon — je rêvais d’y aller avec quelqu’une, avant d’avouer la réalité — mais je vous dirais très franchement que ce n’est pas le meilleur au monde. Je suis là toutes les deux semaines car l’équipe me connaît très bien. Ce à quoi je ne m’attendais pas du tout, c’était que j’y dirais « Il faut que j’écrive sur ça pour Langue de Molière ! ». Mais nous voilà.
Voici mon plat préféré là depuis 20 ans déjà, « spaghetti frutti di mare », ou comme on dirait, les spaghettis aux fruits de mer. Ce plat n’a jamais apparu sur la carte — il faut faire attention aux serveurs pour savoir qu’il existe :

Mais ces spaghettis ont une propriété peut-être inattendue. Le propriétaire du resto est un immigré italien, Antonio Cagnolo ; le gérant Domenico est aussi italien — mais l’équipe, en cuisine ainsi que les serveurs, est toute mexicaine (c’est commun en Californie du Sud). Et les mexicains aiment leurs piments (si vous êtes perplexe sur ce sujet, consultez ma recette du chili colorado). C’est pour ça que pendant une décennie, l’équipe me m’apporte toujours deux verres de thé glacé, mais ne m’en facture qu’un. Et c’est pour ça que je reste un si fidèle client.
En anglais, on dirait que ce plat est « hot ». Mais en le commandant la dernière fois, il m’est venu dans l’esprit que nous avons une habitude curieuse que l’on ne trouve pas en français. On utilise « hot » également pour « chaud » et pour « épicé », et ça ne permet pas de distinguer facilement entre les deux sens. On dit donc parfois, à haute voix, « I mean temperature-hot », « Je veux dire « hot », sens temperature » ou « spicy-hot », « « hot », sens épicé ». Dans les deux cas, on les prononce comme s’il y avait un trait d’union entre les deux mots. Alors, je ne dirais jamais en français ce que je dis en anglais, car le français est plus précis dan ce cas.
N’imaginez pas que le français est toujours plus précis — on a parlé du fait que « spectre » se traduit également par ”spectre » pour un fantôme, et « spectrum » pour la gamme de couleurs. Mais il est difficile d’imaginer un cas où l’on aurait vraiment besoin de distinguer entre les deux avec ce geste de trait d’union.
Il me semble que je n’ai jamais entendu non plus en français un autre comportement verbal que l’on fait en anglais avec un trait d’union à l’orale. Parfois, on veut suggérer que quelque chose ne fait vraiment pas partie d’une catégorie. Alors, on entend des choses comme « Luigi a tué le PDG, et c’est un crime, mais est-ce un crime-crime ? Après tout, je déteste la victime. » On ne trouve jamais ce style dans l’écriture formelle ; peut-être que ça se trouve dans des livres genre YA, pour imiter les paroles des gens de 20 ans. Je ne sais pas. Mais comme je le dis, je l’entends souvent en anglais, mais jamais en français.
Pour revenir sur « hot » pour un instant avant de finir, on dit ça aussi en anglais, sens « chaud », pour exactement le sens de mon gros-titre un peu coquin. Mais jamais tout seul ; on dit plutôt « hot and bothered », littéralement « chaud et embêté », mais pour laquelle mon dictionnaire Oxford préfère « se mettre dans tous ses états ». Alors merci d’excuser mes compatriotes s’ils disent « chaud » et vous le trouvez un peu inapproprié. Ils veulent presque certainement dire « chaud, sens température ». Enfin, probablement.
Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine à la ferme de Mathurin.























