Archives pour la catégorie Langue de Molière

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Quant à « quant à »

J’ai un problème. ([« Un » million, peut-être. — Mon ex]) Je tombe amoureux de certaines expressions françaises, et j’arrête donc de chercher des équivalents ou d’autres façons de m’exprimer. C’est souvent le cas que ça arrive parce que je découvre que c’est la bonne traduction de l’un de mes tics en anglais.

Je connais « néanmoins » et « toutefois », mais je n’écris que « cependant » et « pourtant ». Néanmoins sonne assez proche de « à moins » que je l’évite et j’ai toujours peur de confondre toutes les « -fois » : autrefois, quelquefois, parfois, toutefois. Mais en plus, « cependant » a un rythme très proche de « however » en anglais, au moins à mes oreilles, et mon écriture en anglais est bien saupoudrée avec « however ». Alors, je l’adore.

J’ai le même problème avec « quant à ». La traduction habituelle en anglais est « as for », et on utilise les deux pour changer de sujet. C’est court, comme l’anglais, et j’adore la sonorité. Cependant Toutefois, on m’a récemment dit que je l’abusais, que ça donne à certains posts ici l’air de ce que l’on appelle en anglais une « liste de blanchissage ». Mon dictionnaire Oxford me dit qu’il faut plutôt dire « liste interminable ». Mais quels sont mes autres choix ? Je les ai enfin recherchés.

Mon dictionnaire Oxford n’est pas la meilleure source pour des synonymes. On peut seulement chercher des mots individuels, alors si je veux connaître « as for », pas de chance. Mais pour « quant », il m’a quand même offert « pour ce qui est de » et « au sujet de ». Hmmmm. Je ne suis pas sûr que ce soit une amélioration.

Le Robert est plus utile :

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Mais ça donne ses propres problèmes. J’aime souvent voir des exemples pour les prépositions, et « côté », « question » et « rapport » sont assez communs en tant que noms qu’il est impossible de rechercher ce sens uniquement. (Ou tout court, franchement.) Dit-on ces choses sans d’autres mots devant eux ? Histoire de ne pas savoir la bonne réponse. (Et cet usage du mot « histoire » est en tête de la liste de la peur en ce moment.)

Peut-être le truc le plus difficile en écrivant est de changer ses habitudes. C’est possible d’écrire des logiciels pour identifier un auteur parce que même les meilleurs ont leurs signatures. Mais…euh…quant à côté le mien (pas « du côté du mien » ?), être trop paresseux pour apprendre des alternatives n’est pas la même chose qu’avoir un style.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler de « jamais ».

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Rendez-vous avec moi-même

Vu que j’ai toujours Les Rita Mitsouko dans l’esprit, notre gros-titre du jour vient d’une de leurs chansons. Cette fois, on parle de l’un des sujets les plus difficiles dans toute la Langue de Molière, les pronoms réfléchis.

L’idée elle-même n’est pas difficile. Il y a des mots comme ça en anglais. Moi-même, toi-même, elle-même ont tous des traductions exactes — « myself », « yourself », « herself ». Il serait bien étrange de trouver une langue qui ne pouvait pas les exprimer. Alors il n’y a rien d’étonnant ou bizarre à dire pour un anglophone :

Je m’habille.

I get dressed./I dress myself.

Mais certaines traductions sont plus naturelles que d’autres :

Je me promène le long du lac.

I walk along the lake.

On ne voit pas de « -self » en anglais ici. Il y a certains contextes où on choisirait un pronom réfléchi pour aller avec un tel verbe, mais ils ont l’air archaïque :

Je me suis promené chez le médecin.

I walked myself to the doctor’s office.

Mais ça suggère que c’était un effort, que ce soit à cause d’une maladie soit une blessure. « Walk » dans notre exemple peut prendre un objet direct, exactement comme en français, mais la version réfléchie est très inhabituelle :

J’ai promené le chien.

I walked the dog.

Ça, c’est commun. Alors pour moi, c’est un effort de dire « me promener », parce que « marcher » est beaucoup plus proche de l’usage typique en anglais quand on veut parler de soi-même.

Puis, il y a des fois où l’usage français est un mystère. Il n’y aucun mystère si je dis :

J’ai lutté contre lui.

I fought against him.

Pourtant en français, on peut exprimer la même idée en disant « Je me suis battu contre lui. » Et ça fait mal à la tête. Nous savons que vous comprenez très bien que le sujet ici n’a pas lancé des coups de poing vers lui-même. Vous pouvez dire exactement ça avec « lutter ». Alors, à quoi sert « se » ici ? Ça nous semble être une description d’un film des Frères Marx ou les Trois Stooges.

J’ai hâte d’ajouter qu’il y a un sens très limité en anglais où une traduction littérale de « me battre » a sens. On peut dire « I fought myself », ce que je traduirais en français comme « Je me suis battu contre moi-même » dans un sens métaphorique : je voulais vraiment faire Quelque Chose, et j’ai ga-lé-ré pour faire L’Inverse.

Puis il y a des fois où il nous faut tout simplement hausser les épaules en soupirant « Faites comme vous voulez ». Il n’y a pas de meilleur exemple que « se marier ». Pour nous, ce verbe, comme tous les verbes en anglais, n’est pas réfléchi en soi. On peut les rendre réfléchis avec le choix de pronom pour le sujet, mais le seul sens en ce cas où on dirait ce que « Je me suis marié » veut dire littéralement, « I married myself », c’est une maladie mentale. Cette femme s’est mariée selon nous :

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On se demande ce qui s’est passé quand elle a enfin trouvé le bon monsieur, la cause du divorce. Un argument à la maison où elle s’est disputée (avec elle-même) à cause de s’être trompée ? Vous voyez sûrement le problème. On n’utilise pas la forme réfléchie, et on dort sur ses deux oreilles parce que l’on ne s’est jamais soucié de telles pensées.

Au fait, la chanson « Rendez-vous avec moi-même » me pose un autre problème. La chanteuse, Catherine Ringer, a un nom qui me rappelle exactement le mot anglais pour quelqu’un responsable de faire sonner des cloches ; c’est le « ringer ». Mais on ne le prononce pas du tout selon la façon française. Dans cette interview sur Taratata, Nagui le prononce d’une façon que je ne peux pas distinguer de « ranger ». Mais dans la chanson de laquelle on parle, Mme Ringer chante son nom en anglais avec exactement la prononciation à laquelle je m’attends. Alors malgré être fan depuis trois ans déjà, je n’ai pas la moindre idée de comment elle prononce son nom de famille.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour demander des avis quant à « quant à ».

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

C’est rude

Il y a certains mots français qui me font mal à la tête car ils ressemblent à des mots anglais mais n’ont rien à voir : dont, car, bribe. Mais c’est presque pire quand un mot français veut dire la même chose que tous les sens d’un mot sauf le plus commun. C’est le cas avec notre sujet du jour, « rude ».

En français, bien que je n’aie plus la source, je suis certain que la première fois où j’ai vu « rude », c’était dans l’expression « la concurrence est rude ». Ici, « rude » veut dire vigoureux, redoutable, etc. Et c’est certainement un sens du mot rude en anglais ; on dit exactement la même chose en traduction, comme « I thought of trying to do this as a job in Paris, but the competition is rude« . Je vous cautionne ; dans ce sens, ce mot est beaucoup plus commun en français qu’en anglais. Si vous le dites en anglais, c’est ce que l’on appelle un « ten-dollar word » (mot qui vaut 10 dollars) — onze dollars si vous êtes M. Dogg, le rappeur et aficionado de marijuana. Vous apparaîtrez donc un peu snobinard. Heureusement pour moi, j’en suis déjà réputé.

Un autre sens de « rude » en français est pénible, comme « Rude journée de dix heures de marche, par un froid rigoureux et dans des vallées complétement désertes ». Et on dit en anglais, par exemple, « A rude awakening », littéralement un éveil rude, une leçon de la vie qui est un sale coup.

Il y a un sens partagé, juste légèrement snobinard en anglais, car largement britannique, qui est plus positif que les autres. Ça peut dire courageux ou hardi, par exemple, « Il n’y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, jamais le capitaine ne serait venu s’aplatir ici contre. C’était un rude marin, que nous connaissions tous. » En anglais, on trouve grosso modo le même sens : « But judging by the breadth and depth of offerings at this year’s American Film Market, the indie movie business is still in rude health. » (Cet exemple veut dire que l’industrie de films indépendants a bel et bien survécu la pandémie.)

Mais de loin, le sens le plus commun en anglais, ne se trouve pas dans les dictionnaires français. Il s’agit de quelque chose de plus malicieux en anglais que les sens les plus proches en français. C’est malpoli. De la même page que l’un de nos exemples précédents, « I spent the rest of the evening thinking how dreadfully rude they were.. » Ça veut dire « J’ai passé le reste de la soirée en pensant à quel point ils étaient malpolis ». On peut dire que quelqu’un est grossier avec ce mot en français, mais c’est juste leur caractéristique. Le dictionnaire Ortolang dit du sens le plus proche en français, « (en parlant de la nature, de l’esprit d’une pers., d’une manière d’être ou de faire) une nature forte, franche, un peu rude et dure de fibre ». En anglais, on parle plutôt de « rude comments », des commentaires malpolis.

Alors croyez-moi, c’était une rude surprise de découvrir à quel point ce mot est utilisé en français. Enfin, une langue où être rude n’est pas toujours rude.

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler des pronoms réflexifs. Juste y penser me fait mal à la tête.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

La marche des pingouins

J’avais préparé tout autre article pour vous aujourd’hui, mais je viens de découvrir une expression aussi drôle que je n’avais plus de choix — j’ai dû le partager tout de suite !

On part de ce post de l’une de mes pages satiriques préférées, « Complots faciles pour briller en société ». J’ai souligné la partie qui compte :

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Le sens est bien évident parce qu’il y a un synonyme devant, « pas le couteau le plus affûté du tiroir ». Pour ce dernier, on dit exactement la même chose en anglais.

Mais en recherchant le pingouin — car j’ai dû être sûr avant de le partager — j’ai trouvé toute une trésorerie de telles expressions chez Les Dédexpressions (pas surprenant), à commencer avec « ne pas avoir la lumière à tous les étages ». Elle note que nous disons presque la même chose en anglais — « La lumière est allumée mais il n’y a personne à la maison ».

Elle a d’autres de partout dans ce que l’on appelle « the Anglosphere ». Du Royaume-Uni, on trouve : « Il ne mettra pas le feu à la Tamise ». Perso, j’aimerais croire que c’est parce que la Tamise est plus propre que la Cuyahoga, la rivière dans l’Ohio qui s’est mis le feu plus de 12 fois pendant les XIXe et XXe siècles. Et en Australie, on dit « Il a un kangourou détaché dans l’enclos ». Mais ce sont des (traductions d’) expressions anglaises, et on parle des expressions françaises.

Il s’avère qu’en plus des pingouins, j’en ai deux autres de la francophonie pour vous maintenant. D’abord, au Québec, on dit ce qui doit être l’expression préférée de La Fille : « C’est pas le pogo le plus décongelé de la boîte ». Selon le site Du Français Au Français — nouveau à moi ! — ça vient d’une femme politique, Manon Massé. Un pogo, dit aussi « saucisse sur bâtonnet » par les québécois et « corn dog » en anglais, est une saucisse ou un hot dog recouvert d’une pâte de maïs et frite. On le mange monté sur un bâtonnet en bois. Disons que les corn dogs sont la nourriture préférée de La Fille, surtout ceux trouvés à Disneyland, alors il me faudra vous les montrer.

L’autre nouveauté est la seule expression que je pouvais vérifier de cet article, où l’auteur a demandé des exemples sur Twitter. En Belgique, on dit apparemment « t’as pas toutes tes frites dans le même sachet ». J’ai trouvé une citation dans un roman belge de 2010, ainsi que plusieurs autres exemples en ligne, et ça suffit pour établir qu’elle existe vraiment et n’est pas juste d’un seul auteur.

Mais juste à la fin de mes recherches, j’ai trouvé quelque chose qui est clairement nouvelle, et j’ai dû tout de suite la partager dans un groupe de joueurs de jeux vidéo. Je vais la partager avec La Fille plus tard aujourd’hui quand elle rentre. C’est « T’es pas le Korogu le mieux caché d’Hyrule ». C’est une référence aux deux derniers jeux Zelda, dont celui de mai dernier ! Elle va rire !

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Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine pour parler d’être rude.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Ma petite hépatite

Il y a 15 ans, il y avait un jeu vidéo hilarant, très populaire aux États-Unis, Team Fortress 2. Tous les personnages du jeu ont reçu de fausses vidéos « biographiques » pour les présenter. Mon préféré était naturellement l’espion, car il parlait avec un accent fort français. Toute à la fin de sa vidéo, il dit de son amante (qui n’est pas là, il regarde sa photo), « Ah, ma petite chou-fleur ». Voilà, je l’ai mise au bon moment pour vous :

Mais j’avoue, j’ai toujours trouvé ce surnom un peu dingue. Je n’ai jamais surnommé personne, mais je ne trouve pas les choux-fleurs très romantiques. ([Comme si vous êtes expert, M. Dixans-sans-rendez-vous — M. Descarottes]) À cause du Gorafi et mon dictionnaire, je comprends maintenant la triste réalité : la langue de Molière a bel et bien trompé le monde sur ce sujet.

Tout est parti de mon horoscope dans Le Gorafi le 26 juin :

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Je vous ai déjà expliqué, je suis Furet car ça tombe entre le Scorpion et le Sagittaire, exactement comme mon anniversaire. En fait, j’avais déjà entendu cette explication de « copain » grâce à Stéphane Bern, un héros du blog. Mais coqueluche ne m’a rien dit, étant un mot tout inconnu chez moi. Alors, j’ai dû consulter mon dictionnaire Oxford :

Les douleurs et les maladies ? Ça doit être la paire de sens LA plus bizarre que j’ai trouvée ! Mais vous comprenez, ça m’a lancé sur une enquête. Sur le site anglophone « French Today, » écrit par des bilingues ennuyés qui aiment choquer les novices, j’ai trouvé une liste de 44 « noms d’amour », dont : mon chou, mon gros, ma puce, et…euh… ma mie ? Quelle espèce de bête veut prendre le risque d’un malentendu avec ce dernier ? Mais mon dictionnaire me dit encore une fois que c’est bien réel :

En fait, je ne faisais pas assez de confiance au dictionnaire Oxford pour le croire. Trésor de la Langue française, que dites-vous ?

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Bon, je l’accepte. J’ai aussi trouvé une plus longue liste sur un autre site qui cible les anglophones curieux. Elle m’a donné : ma choucroute, mon petit sushi, et mon ver de terre. Trouvez-moi quelqu’un né dans l’Hexagone qui a dit « mon petit sushi » à sa bien-aimée sans déménager au Japon, puis je le croirai.

Il faut que je vous dise : je ne fais confiance à personne sur ce sujet. Pourquoi ? Blâmez Duolingo. Dès que j’ai vu ce n’importe quoi dans une leçon, je me suis dit « Personne ne dit ça. C’est pour protéger les autochtones des cons qui ont appris quelques expressions d’une appli gratuite ! » :

Alors quand un autre site me dit de telles choses comme :

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Je ne le crois pas du tout. C’est pour amuser les Français. Mais si un jour j’ai besoin d’un coup de Vittel dans le visage, j’appellerai quelqu’une « mon ver de terre ».

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Le département aux seins

Je sais, j’ai vraiment perdu la tête, n’est-ce pas ? Mais cette fois, il s’agit d’une question de faux amis, quelque chose de drôle qui m’est arrivé à cause d’une question venant de l’ami du blog, Blogosth.

Notre point de départ est un commentaire sur son propre post, où il m’avait demandé de l’aide avec une expression curieuse en anglais. Il s’agissait d’un post sur Facebook par une musicienne anglaise, Sophie Ellis-Bextor. En parlant d’un justaucorps, elle a écrit :

They are so beautiful and fun and also really support you in the boob department so !

Sophie Ellis-Bextor

Facebook l’avait traduit comme ça :

Ils sont si beaux et amusants et vous soutiennent vraiment dans le rayon seins pour que je puisse sauter et ne pas m’en soucier !

En ce cas, « boob department » a été rendu comme « le rayon seins », ce qui lui semblait un peu dingue. Mais en fait, il était encore une fois un cas de faux amis.

Le problème vient du fait que « department » et « département » ne sont pas complètement de faux amis. Quant au sens géographique, celui de mon Tour, il s’agit d’une traduction exacte. Mais ce qui est drôle, c’est que le sens dans lequel le mot est un faux ami est le plus vieux en anglais bien que le mot soit emprunté au français.

Selon le dictionnaire Merriam-Webster, la référence américaine, la première fois où le mot « department » est apparu en anglais était en 1735. Le dictionnaire ajoute que le mot vient de « département », du Vieux Français, et qu’à son tour, ce mot vient de « départir », l’acte de diviser quelque chose. Mais le sens attesté en 1735 n’est pas le sens gouvernemental moderne, mais plutôt exactement celui qui a rendu perplexe notre ami Oth. Une meilleure traduction serait :

Ils sont si beaux et amusants et vous soutiennent vraiment en ce qui concerne/implique les seins pour que je puisse sauter et ne pas m’en soucier !

C’est un sens métaphorique ; or, c’est exactement le premier sens du dictionnaire Merriam-Webster, et le sens français est le deuxième. On le trouve également dans une chanson satirique de Tom Lehrer des années 60, en parlant du scientifique allemand (mais anciennement nazi), Wernher von Braun :

Il chante, en partie :

« Once the rockets are up, who cares where they come down?
That’s not my department! » says Wernher von Braun

Paroles de « Wernher von Braun »

On pourrait le traduire comme ça :

« Une fois les fusées sont parties, qui se soucie d’où tombent-elles ?
Ça ne m’implique pas », dit Wernher von Braun

Clairement, je ne me soucie de préserver ni le rythme ni la rime des paroles. Mais en fait, on trouve dans le Trésor de la Langue française qu’il était une fois, il aurait été logique de le traduire « Ce n’est pas mon département ». Dans le premier, vieux sens du mot « département », on trouve :

A. Vieux
1. Arg. Action de partir, de quitter un lieu.
2. Action de départir, de départager; résultat de cette action
a) La part qui en résulte.
b) Part de responsabilité attribuée à quelqu’un, compétence.

« Département », Trésor de la Langue française

C’est exactement le sens A.2.b, la part de responsabilité, de laquelle parle M. Lehrer.

Pourtant, on a emprunté ce mot pour dire plusieurs choses que l’on ne dit pas (ou plus) en français. Pour les « grands magasins », les Galeries Lafayette ou Printemps du monde, on dit « department store ». Et où on dirait les « rayons » d’un magasin, dans un supermarché ce serait « aisle », mais dans un grand magasin, c’est plutôt « department ». D’où vient la traduction de Facebook et la question d’Oth.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

Le Tour des endroits malchanceux

C’est enfin le retour de Langue de Molière, et je suis heureux de vous dire que j’ai gardé tout un fichier d’idées pendant son absence. Alors, il me faudra des mois pour l’épuiser.

Quelque chose qui m’étonne, c’est la quantité et variété de mots en français pour exprimer l’idée de séparer quelqu’un de leur travail. J’ai hâte d’ajouter que je n’ai rien appris à cause de mauvaises nouvelles chez moi ou parmi mes amis. Non, mon intérêt date aux bons vieux jours de Duolingo, quand j’ai appris « licencier » ainsi que « virer ».

« Licencier » a attiré mon attention parce que c’est un faux ami d’un mot anglais. Ou probablement anciennement un synonyme. En anglais également qu’en français, une licence est un genre de diplôme. Mais c’est aussi ce que l’on appelle un permis de conduire, ainsi que le document dont on a besoin pour ouvrir un magasin. Quand on dit « licence » en tant que verbe, ça veut dire recevoir un tel document ou donner permission, jamais perdre le boulot !

Je me suis rappelé tout ça en lisant cette pépite dans Le Canard enchaîné du 28 juin :

Ça parle d’un monsieur Geoffroy Lejeune, inconnu chez moi, dans cette interview du Figaro avec son nouveau chef du groupe Lagardère. Je n’exprime aucun avis sur le sujet ; ici, je note juste qu’il a été « remercié » en voyant la porte.

Ah mince, je remercie des gens tout le temps ! Typiquement comme ça :

Si seulement j’avais su ! Pas étonnant que les offices de tourisme n’apprécient pas mes « remerciements » !

Mais en fait, cet usage de « remercier » prend sa place à côté d’autres synonymes inattendus. L’année dernière, j’ai vu ces deux parodies dans mon groupe (privé, pas de liens) de blagues de Martine :

Mon dictionnaire Oxford dit que « lourder » est de l’argot, mais « limoger » est bien normal. Avec de telles images dans la tête, moins envie d’y aller !

J’étais apparemment à quelques kilomètres d’être « Viré ». Il y a une ville de Vire dans le Calvados. Mais le tout pire endroit de toute la carte française doit être dans le Tarn, toujours pas visité par notre Tour :

Ville de Castres, CC BY-SA 4.0

Savez-vous ce que les gens s’appellent ? Les Castrais. Je ne plaisante même pas ! Google ne les prononce pas d’exactement la même façon, « -ais » étant une voyelle lâche, et « -és » étant tendue. Je m’en fouche, comme La Fille et moi disons. (C’est quand on s’en fiche et s’en fout en même temps.)

Langue de Molière vous reverra la semaine prochaine, quelque part très loin du Tarn. Au cas où.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

D’avoir et de tenir

Je pense parfois à ouvrir une pâtisserie, et de la nommer « J’ai torte ». Le problème, au-delà des limites de mon dos, qui ne supporterait pas rester debout autant, c’est que les clients anglophones ne comprendraient pas le « j’ai » et les francophones, le « torte ». En ce cas, torte est un mot qui veut dire un gâteau en anglais ainsi qu’en allemand. Une forêt-noire, par exemple, est nommé Schwarzwälder Kirschtorte en allemand ; la tarte Sacher s’appelle Sachertorte. Vous comprenez sûrement.

Mais c’est le « j’ai » qui provoque notre réflexion du jour. Quand je dis que les anglophones ne comprendraient « j’ai », c’est simplement que c’est dans une langue étrangère à eux. Mais il y a aussi un sens plus profond, parce que ça exprime un sens différent de sa traduction en anglais.

Avoir veut dire que son objet appartient au sujet ; la traduction habituelle en anglais est « havé ». Mais ce n’est pas le mot que l’on utilise en anglais pour exprimer beaucoup des mêmes idées. Pour un torte, un gâteau, on dirait en français « J’ai un torte », mais évidemment je voulais faire un calembour avec « j’ai tort ». Et pour ça, on dirait plutôt « be », traduit habituellement en français comme « être ». Comme l’anglais doit être déroutant à première rencontre — « I am hungry/hot/cold/wrong » — « Je suis faim/chaud/froid/tort/etc. ». ([Ne vous inquiétez pas. Vous aurez tort pour toujours chez moi. — Mon ex])

C’est exactement ici où l’espagnol m’a permis de sauter par-dessus de cette expérience. L’espagnol fait la même distinction que le français. Sauf que. (Phrase entière, comme dit notre ami Jours d’humeur.) Sauf qu’en espagnol, qui est trop riche en verbes — ayant ser et estar pour des sens différents d’être — c’est plutôt « tener » pour tous ces sens d’avoir, et tener veut vraiment dire « tenir ». Avoir, surtout en tant qu’auxiliaire, l’espagnol a « haber » pour ça.

J’étais récemment curieux sur les vœux de mariage en français. Oui, oui, je sais, on va à la mairie, il n’y a plus de mariage religieux en France, mais il y a toujours des églises, n’est-ce pas ? Et non, la question n’a aucun intérêt personnel ; en juillet, je « fêterai » un anniversaire honteux sur ce sujet, et non pas quant au divorce. Ce que je voulais savoir vraiment, c’était comment on traduisait « to have and to hold », littéralement « d’avoir et de tenir », mais peut-être tout autre chose vu la discussion en haut.

Aux églises américaines, également catholiques que protestantes, cette formule est plutôt archaïque, et n’est plus souvent utilisée.

(Name), do you take (name) for your lawful wife, to have and to hold, from this day forward, for better, for worse, for richer, for poorer, in sickness and in health, until death do you part?

Mais il reste une option chez les catholiques et les anglicans aussi. En français, cette paragraphe du « Livre de la prière commune » se rend littéralement :

(Nom), est-ce que vous prenez (nom) pour être votre femme légitime, d’avoir et de tenir à partir de ce jour, pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse, dans la pauvreté, dans la maladie et dans la santé, jusqu’à ce que la mort vous sépare ?

(Adopté de ma part de la source la plus proche que j’ai pu trouver.)

La traduction officielle moderne des anglicanes remplace l’expression tout simplement par « garder » (pp. 388-391). Pour leur part, selon La Croix, l’expression est tout disparue chez les catholiques avec « l’aimer fidèlement » en préférence. Je remarque que la maladie et la santé sont également disparues ! Mais je ne suis pas expert. Si vous en savez plus, renseignez-moi dans les commentaires, s’il vous plait.

J’ai trouvé des preuves que l’expression ancienne est connue, mais rien pour dire qu’elle est courante.

Curieusement, on ne dit pas « Je suis envie » en anglais pour « J’ai envie ». Le motif a ses limites, et « envy » veut quand même dire tout autre chose, beaucoup plus proche de « j’envie ». C’est une autre histoire.

Langue de Molière se mettra en pause jusqu’après mes vacances, parce que je vais essayer d’avancer plus vite dans le Tour des Départements, comm je vous ai dit.

Portrait de Molière par Nicolas Mignard

La boussole

Jeune, j’avais une croyance horriblement fausse quant aux directions. Je croyais que quelle que soit la direction devant moi, elle était toujours le nord. Plus tard, j’ai découvert les cartes des jeux vidéo, où « en haut » est toujours le nord. Mais tout ça, c’était avant de découvrir la boussole en français, et c’est ça le sujet de Langue de Molière.

En anglais, les directions sont des adjectifs quand elles font partie de noms. Par exemple, le nom de la partie de l’état où j’habite est « Southern California », c’est-à-dire la partie la plus au sud de l’état. Mais en français, on dit plutôt Californie du Sud. Comme ça fait mal aux oreilles anglophones ! Tout en moi veut dire « le sud de la Californie ». Y a-t-il un endroit nommé Sud, dont la Californie en fait partie ? Ben non ! Même si j’aimerais croire qu’il y a un Nord dont la Californie du Nord et la Corée du Nord en font également partie, il n’y en a pas un non plus. Bien sûr, si ça voulait dire que le Nord avec Lille était plus proche, je ne me plaindrais pas de cette règle.

Mais vous n’êtes même pas cohérents quant à ces règles. « North Dakota » et « South Dakota » deviennent le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. Alors, « West Virginia » devrait se rendre comme « la Virginie de l’Ouest », n’est-ce pas ? En fait, ce n’est pas, étant plutôt la Virginie-Occidentale. Donc pourquoi pas « Californie-Sudiste » ? Bon, selon mon dictionnaire Oxford, « sudiste » est réservé aux anciens États confédérés d’Amérique. Mais exactement comme ces états-là, la Californie a adopté l’idée qu’elle peut tout simplement ignorer les lois du gouvernement fédéral qu’elle n’aime pas, surtout quant au cannabis (lien en français !). D’autre part, c’est tout l’État, dont le Nord aussi.

Mais vous devriez savoir que j’essaye d’être toujours juste dans de telles situations. Si vous donnez des noms géographiques que je trouve bizarres, nous en avons fait notre meilleur pour vous rendre perplexes. Considérez ce qui est « l’Est » selon la NFL :

Données de la carte ©️Google, Logos des équipes sont domaine public ou « fair use »

Trois équipes sur la Côte Est, et une au plein milieu du pays. Et avant 1995, voici l’ancien « Ouest » du baseball :

Données de la carte ©️Google

Évidemment, on s’en fout de la signification des directions. Faites comme vous voulez.

Langue de Molière sera de retour la semaine prochaine pour faire l’enquête sur avoir, être, et tenir.

Des histoires françaises derrière les jeux vidéo

Plus tard aujourd’hui, La Fille rentrera enfin, et déballera la copie de The Legend of Zelda : Tears of the Kingdom qui l’attend depuis vendredi. J’ai aussi un t-shirt en cadeau pour elle, et aussi une surprise pour vous. Bon, c’est nous qui allons la manger, mais ce ne sera pas une surprise pour elle, car c’était son idée. Puisque c’est La Semaine de Zelda ici, aujourd’hui Langue de Molière parlera des faits peu connus dans la langue des jeux vidéo. Quand on joue à Zelda ou à Castlevania, on joue en français sans le savoir.

Savez-vous quel est cet animal ?

Non, vous avez tort. Ce n’est pas un poulet, c’est un Cucco. La différence, c’est que les Cuccos sont invincibles, et si vous êtes assez bête pour les attaquer, c’est vous qui allez payer cher :

Mais comme vous pouvez entendre, les Cuccos font les mêmes bruits que les poulets. Et ça, c’est notre point de départ pour une petite histoire inconnue.

La série Zelda est tout fabriquée au Japon. Le créateur, Shigeru Miyamoto, est japonais. Le réalisateur, Eiji Aonuma, est japonais. Le compositeur, Koji Kondo, est hongrois. Non, je plaisante, il est aussi japonais. Si l’un d’entre eux parle le français, je ne le sais pas. Depuis le troisième jeu de la série, il y a souvent un village dit « Kakariko » dans les jeux. En anglais, en japonais, en espagnol, en allemand, même en russe. Mais dans les versions françaises, ce village s’appelle « Cocorico ».

« Eh bien, Justin », vous me dites. « C’est le mot pour le bruit des poulets. Partout, évidemment. » Mais le mot en anglais, c’est « cock-a-doodle-doo ». En espagnol, c’est « quiquiriquí ». En allemand, c’est Sieg Heil « kikeriki ». En russe, « koo-ka-re-koo ». Et en japonais ?

コケコッコー

« Justin », vous dites, « quel diable ? » ([Lui, les amis. C’est lui le diable. — Mon ex]) Bon, ça se prononce « kokekokkō ». Vous comprenez maintenant, sûrement. Les développeurs japonais ont choisi le mot français pour le nom du village le plus important de l’histoire de la série. Ça fait presque 35 ans que je joue à cette série, mais je n’en ai jamais entendu parler jusqu’à cette année. Personne ne parle de ce fait.

Notre autre histoire est mieux connue parmi les joueurs, et je le connais depuis deux décennies, mais je doute que ça comprenne le public typique ici. La série Castlevania est connue pour sa famille de chasseurs de vampires, les Belmont. Mais dans les crédits du premier jeu, il apparaît sous quel nom ?

Capture d’écran des crédits

En japonais, on écrirait ベルモンド (Berumondo) soit pour « Belmont » soit pour « Belmondo ». Mais en lisant les autres crédits, tous des hommages vers des acteurs connus pour l’horreur (Christopher Lee, Bela Lugosi, etc.), il est bien clair qu’ils voulaient rendre hommage à Jean-Paul Belmondo. (Ça malgré le fait que Simon ressemble beaucoup plus fortement à Arnold Schwarzenegger, mieux connu en tant que mon ancien gouverneur).

Mais revenons à nos Cuccos. Il y a d’autres références françaises dans la série Zelda. Dans « Link’s Awakening » (L’éveil de Link), il y a un personnage, Richard, qui parle en français — brièvement :

Capture d’écran de cette vidéo, image ©️Nintendo

Dans Ocarina of Time, on trouve en version française un fantôme appelé Igor. Mais quel est son nom presque partout ailleurs ? Dampé, et oui, avec l’accent. Je suppose que les développeurs ne voulaient pas que vous vous moquiez de « faux français ».

Mais le truc peut-être le plus français de tout Zelda ? Vous pouvez bien imaginer que l’on est interdit de mentionner l’alcool dans les jeux Nintendo, car ils doivent être jugé « tous publics ». Alors dans Zelda également que Mario, s’il y a un bar, le bar sert toujours du lait. Mais on veut quand même distinguer plusieurs niveaux de qualité, n’est-ce pas ? Dans Majora’s Mask, le 6e jeu de la série, il y a un lait avec des propriétés plus fortes que le lait ordinaire. Ce lait s’appelle quoi ? Château Romani.

Château Romani, Source, ©️Nintendo