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Mon bébé vient de m’écrire une lettre

Connaissez-vous la chanson « The Letter » du groupe des années 60, The Box Tops ? J’ai été vraiment impressionné par la reprise par un chanteur italien, Zucchero, pendant le spectacle des 30 Ans de Taratata. Le refrain est mon titre du jour. Je l’évoque parce que, moi aussi, on vient de m’écrire une lettre hier. La voilà :

Bonjour,
Nous vous remercions de nous avoir adressé votre manuscrit que nous avons lu avec attention.
Malheureusement, notre comité de lecture n’a pas été suffisamment enthousiasmé par ce texte pour pouvoir s’engager à le publier chez Calmann-Lévy.
Nous vous remercions cependant de votre confiance et espérons que vous trouverez un accompagnement de valeur chez l’un de nos confrères.
Bien à vous, Le service éditorial

C’est la première réponse que j’ai reçue, mais pas la première maison à laquelle j’ai envoyé mon manuscrit. En fait, ça fait presque exactement un mois chez eux. Je me demande donc : est-ce que le manuscrit attendait trois semaines, puis on a lu ma lettre d’introduction, dit « Hahaha, non » et a envoyé ça ? Ou est-ce que l’on a vraiment passé des heures en le lisant avant de prendre une décision réfléchie ? Impossible de dire.

Mais en réfléchissant à ce processus, il m’est arrivé à l’esprit qu’essayer à publier avec une maison d’édition est exactement comme utiliser une appli de rencontres, une autre activité dont je ne profite pas. Comment ça ?

On commence avec les profils… désolé, les formulaires de soumission de manuscrit. Là, on poste les demandes, genre « Je ne m’intéresse qu’à ceux que… ». Voici des exemples de maisons avec qui je n’ai pas d’espoir d’une relation :

NOUS SERONS HEUREUX DE LIRE VOS TEXTES, SI VOUS PENSEZ QU’ILS CORRESPONDENT À NOTRE LIGNE ÉDITORIALE. PAR EXEMPLE, NOUS N’AVONS PAS POUR PROJET DE PUBLIER DE POÉSIE, DE THÉÂTRE, NI DE THÈSES.

Calmann-Lévy

Nous vous informons que nous traitons les envois de manuscrits par voie électronique uniquement et lorsqu’ils concernent les domaines du feel good, de la comédie romantique et de la romance.

J’ai Lu

404 publie des livres-jeux, des fanfictions et des jeux centrés sur la pop-culture. Vous pouvez nous envoyer votre manuscrit, accompagné d’une note de présentation (résumé, genre, public visé, bio) à l’adresse

404 Éditions

Alors, en plus de votre profil… désolé, votre manuscrit, vous êtes censé leur écrire des notes pour expliquer pourquoi vous seriez un bon parti pour eux. Et pour ça, il faut bien fouiller dans leur profil… désolé, leur catalogue, afin de trouver juste les bons livres qui prouvent que vous avez raison.

Dans le cas de Calmann-Lévy, je savais que ça allait être un boulot, car c’est l’une des maisons d’édition les plus vieilles de France et les plus prestigieuses au monde. On ne trouve pas beaucoup de recettes dans leur ligne. Pourtant, j’ai trouvé deux livres où, entre les deux, je dirais qu’une soumission de ma part n’a pas été juste un coup d’arrogance. Je cite ma lettre de présentation :

J’espère que mon manuscrit trouvera sa place chez Calmann-Lévy parce que votre ligne éditoriale comprend deux livres dans un style similaire : D’abord, Souvenirs Friands de Jean-Robert Pitte utilise ses recettes en tant que moyen pour raconter ses souvenirs. Et comme Ce que j’ai appris de vous de M. Barnier, Un Coup de Foudre met en vedette tout un panel de Français, des gens que j’ai rencontrés partout dans le pays. 

Si vous lisez les extraits disponibles aux liens, c’est dingue à quel point Un Coup de Foudre le livre a des points en commun avec les deux. Chaque chapitre de Souvenirs Friands se termine par une recette ; le livre de M. Barnier est plutôt un livre entier de profils comme la douzaine dans le mien. D’autre part, ces deux sont des hommes de renom. Ces mêmes choses ne sont pas forcément intéressantes venant de ma bouche.

Tout comme les applis de rencontres, après avoir fait tout cet effort, votre chérie promet de vous écrire de même façon que Gilberte. Cet exemple vient de J’ai Lu :

Après réception, nous ne vous recontacterons que dans le cas où nous souhaiterions donner suite à votre projet. Merci et bonne chance dans votre démarche.

Calmann-Lévy, par contre, est plus typique en proposant un délai maximum :

Dans la mesure du possible, nous nous efforçons de répondre dans un délai de trois mois.

J’apprécie qu’ils ont au moins répondu. D’autres maisons vous dirent uniquement que si vous n’aviez rien entendu après le délai cité, ils ne s’y intéressent pas. Et franchement, ça, c’est le truc le plus appli de rencontres de tout.

Jeune, mon autrice préférée était Madeleine L’Engle, surtout pour sa série dite Kairos. C’est bien connu aux États-Unis que son premier roman, Un raccourci dans le temps, à été rejeté par 26 maisons d’édition (lien en anglais). Mais au moins elle avait les lettres en preuve. De nos jours, ça fonctionne beaucoup plus comme les applis, et franchement, ce n’était pas une coïncidence que je leur ai dit adieu dans ces pages il y a un an.

Le film du blog

Il y a des semaines, j’ai posé la question : « si on tournait le film de votre blog, qui jouerait dans les rôles principaux ? » Depuis ce temps, je pense un peu à la question, mais c’est compliqué. Après tout, il serait logique d’avoir quelqu’un dans le rôle principal qui a le même accent que moi. Et si ce film allait être tourné pour un public anglophone, les choix seraient totalement différent. Pour cet exercice, je vais supposer que le livre réussit assez (certains savent que je suis sur le point de perdre tout espoir pour ma maison d’édition de rêve — sa date limite s’approche), c’est Gaumont qui achète les droits, et il n’y a donc pas question de Leonardo DiCaprio dans la peau de l’auteur. Cependant, si M. DiCaprio jouait dans le rôle, il faudrait qu’il ait une copine de moins de 25 ans pour aller avec, alors disons jamais plus jamais.

Caméra de cinéma Paillard-Bolex, Photo par Terri Monahan, CC BY-SA 2.0

À noter, il y a plus de personnes que je ne peux en distribuer les rôles. Soyez donc le bienvenu à suggérer votre doublure préféré pour vous-même. Alors, sans plus d’attentes :

Moi : Grégory Gadebois. On penserait que Jodie Foster serait le choix logique, car : 1) selon les Français, tous les américains bilingues sont Jodie Foster et 2) les réalisateurs modernes aiment échanger les genres. Je plaisanterais si je mentionnais Pierre Niney, parce qu’il est un peu le DiCaprio français du moment. Mais M. Gadebois a joué le seul personnage supportable dans En attendant Bojangles, a travaillé avec Woody Allen, et est à quelques mois près de mon âge. Alors, tant que ça lui convient de se raser, car je n’ai jamais été barbu de la vie, c’est à lui.

La Fille : Cypriane Gardin. Il faut avoir un enfant, et elle a deux atouts importants : 1) un rôle dans HPI, et 2) aucune relation avec Blanche Gardin, dont l’humour m’échappe souvent. Ça suffit.

M. Descarottes : N’importe quel cobaye de bonne couleur peut le jouer sur l’écran, mais il faut absolument qu’il soit doublé par Laurent Gerra. En partie parce qu’il avait choisi M. Gerra comme porte-parole, mais aussi parce qu’il va probablement m’imiter en racontant des histoires gênantes en voix off, alors la voix doit être quelqu’un de connu pour imiter.

Laurent Ruquier : Lui-même, dans un camée où je hurle à la radio dans ma voiture. Faites-moi confiance, la bonne scène est dans le livre.

Bernard : Il va y avoir une scène très importante où il tape sur l’ordinateur pour me présenter le nougat de Montélimar en disant directement à la caméra : « Il est peu probable que ça ait des conséquences, mais on sait jamais. » Ça doit donc être quelqu’un qui est grosso modo le Leslie Nielsen français. Malheureusement, le choix idéal, Michel Galabru, n’est plus disponible. Cependant, Pierfrancesco Favino, qui a joué l’abbé Faria dans la version 2024 du Comte de Monte-Cristo, pourrait faire du bon travail ici.

La maîtresse de Flanel, le Chat voyageur : Je vais piller Les Combattantes. Sandrine Bonnaire a joué la mère de l’actrice de notre prochain personnage dans cette série-là, et a fait un super boulot. Cette scène se déroule à Lisieux.

Light&Smell : On n’a qu’un dessin pour celle-ci, mais avec la bonne paire de lunettes, Sofia Essaïdi, qui était magnifique dans Les Combattantes, ressemble assez audit dessin. Il y a un montage dans le film où elle lit ma critique du Second Degré n’est qu’une température, et tout à coup, le nombre d’abonnés quadruple. C’est rien que la vérité.

Jours d’humeur : Pierre Niney, bien sûr. Il nous rassure souvent qu’il a le bon corps pour ça, après tout.

Mon ami dans la Somme : Si le livre est publié, vous aurez enfin son prénom, mais pas pour l’instant. Mais je vous rassure, aussi avec la bonne paire de lunettes, Bastien Bouillon peut le faire. Il a déjà joué pratiquement ça dans Monsieur Aznavour, dans la peau de Pierre Roche. Faut juste changer les lunettes un peu.

Mon amie rouennaise : Même histoire quant au prénom. Cependant, le choix m’est évident : Audrey Lamy, là pour jouer presque exactement son rôle dans Tout ce qui brille. Je n’étais pas fan du tout du film, mais son personnage était très maligne, avait du bon sens, et n’a jamais été pris par surprise, même dans des situations farfelues. Ce sont exactement ses qualités.

Mon amie Pascale : Le choix logique est Mimie Mathy. Grosso modo de la même taille, mais heureusement aussi à cause d’avoir une forte personnalité.

Les hôtesses des soirées de jeux de l’OCA : Il n’y aura jamais de film sur ce blog sans Audrey Fleurot (et probablement pas avec, mais laissez tomber). J’en ai besoin de trois, et il nous reste trois Combattantes, entre Mme F, Julie de Bona et Camille Lou. Voilà.

Il Est Quelle Heure : Il faut avoir une actrice sourde dans le rôle, et il me semble qu’Emmanuelle Laborit joue le même rôle que Marlee Matlin aux États-Unis — la même personne choisie à chaque fois. Alors, bonjour Sophie Vouzelaud.

J’ai conçu cette question comme « tag » pour les blogueurs, alors, si vous l’êtes, à vous de jouer !

Ni l’un ni l’autre

Je suis abonné aux courriels d’une boutique près de San Francisco, Frenchery. Aujourd’hui, elle m’a envoyé une pub pour une boisson fabriquée dans les Bouches-du-Rhône. Ça vient du Château La Coste, un domaine plutôt haut de gamme, avec des restos par des chefs étoilés. La boisson s’appelle « Nooh« , pour « No » (anglais pour non) et « OH », la formule chimique pour l’alcool (un atome d’oxygène et un d’hydrogène). C’est un « vin sans alcool », ou comme ce genre de truc s’appelle aux maternelles, du jus de raisin.

En fait, selon ooh eux, c’est du vrai vin car « L’alcool, contenu dans le vin est extrait par distillation sous vide, c’est-à-dire une évaporation à 35-40°C maximum, afin de ne pas altérer le vin et en préserver certains arômes. » Bizarre, j’aurais juré que l’on faisait de la distillation afin de concentrer l’alcool, pas l’extraire ! Mais qu’est-ce que je sais, je ne suis pas marchand de vin ! Ce que je sais, c’est que je n’en ai pas envie, que ce soit du jus soit du vin.

J’évoque ce vin douteux pour une raison qui n’a, en fait, rien à voir avec la boisson elle-même. Hier, je me suis trouvé chez Apple pour la deuxième fois cette année à cause d’une prise USB-C qui se débranche encore et encore. On penserait que je serais donc tenté à jeter un œil chez Samsung, car j’en ai ras-l’Apple. Mais en fait, des manchots joueront au hockey sur le marais glacé de Cocyte avant je n’achète un produit de Samsung. J’explique.

iPhone avec un écran fissuré, Photo par Creative Tools, CC BY 2.0

En 2013, j’ai eu un entretien d’embauche chez Samsung, pour un poste de chercheur en logiciels pour leurs télévisions. Il y avait deux parties de cet entretien : 1) je devais préparer un exposé sur ma vision de l’avenir des télés, et 2) je devais répondre à certaines questions techniques afin de tester mes compétences de programmeur.

Je vous dirai franchement que je ne me serais pas embauché non plus à cause de cette deuxième partie. J’étais trop spécialisé dans des logiciels autres que ce qu’ils faisaient. Si c’était toute l’histoire, on n’en parlerait pas. Mais le gérant là-bas m’a dénoncé au recruteur comme le plus grand con qu’il avait jamais rencontré à cause de mon exposé, et c’est ça notre histoire. Car j’avais, j’ai, et j’aurai raison à jamais sur ce sujet, et il m’énerve qu’il m’a pris pour un idiot.

Le recruteur m’avait dit que ce qu’ils voulaient vraiment entendre, c’était comment réussir en concurrence contre Apple. J’ai préparé un exposé avec une thèse qui leur semblait folle ; pourtant, 12 ans plus tard, je reste 100 % correct. Qu’est-ce que Samsung produit dans le domaine de téléviseurs ? Toute la gamme de tailles, de 69 cm jusqu’à 190 cm. Et j’ai eu une nouvelle surprenante.

Je leur ai dit qu’Apple n’allait jamais les concurrencer avec un écran plus grand que 76 cm (30 pouces ; nous ne parlions de cm). Pourquoi ? Pour une chose, j’avais fait mes devoirs : pendant les 37 ans de l’entreprise, ce n’était jamais arrivé. Mais j’avais une autre raison.

Je ne sais pas comment cette société mène ses affaires en Europe, mais aux États-Unis, ses magasins sont tous situés dans des centres commerciaux plutôt haut de gamme. Il n’y a pas de telle chose comme un quai de chargement pour le clientèle chez eux. Alors, sans changements majeurs, il leur serait simplement impossible de vendre des téléviseurs plus grands.

Quand le recruteur m’a lu la note du gérant chez Samsung, il m’a dit que selon eux, le segment de marché qui connaissait la croissance la plus rapide était les télés de 55 pouces (140 cm). Si j’étais trop paresseux pour le savoir, c’était insultant pour moi de leur avoir fait perdre du temps.

12 ans plus tard, il reste le cas qu’Apple n’a jamais sorti d’écran avec plus grand que 76 cm. Ce n’était pas sorcier, c’était une simple question de logistique. Mais le recruteur m’a viré comme client pour ça, et c’est pourquoi il n’y a pas de produits de Samsung chez moi.

Ça dit, j’en ai marre de l’idée que je paye maintenant 120 $ par année juste afin que l’on nettoie cette saloperie de prise. Mais tout comme Nooh, que je n’en veux ni en vin ni en jus de fruit, je n’ai envie de ni l’un ou ni l’autre en ce moment.

La malchance

Il y a trop de fois ici où je dis « un de ces quatre, il me faudra vous parler de… », puis je laisse tomber pour telle ou telle raison. Je le regrette chaque fois, car ce n’est jamais mon intention. Mais hier, deux choses sont arrivés presqu’en même temps qui m’ont rappelé une histoire — pas la mienne — que je voulais partager.

C'est une couverture avec des nuages rouge et noir. Au premier plan, il y a 12 symboles abstraits en forme d'un cadran d'horloge, ainsi que deux aiguilles qui montrent 9:12, une heure avec une signification pour les fans.
Couverture de l’album Clockwork Angels, Dessin par Hugh Syme, ©️Rush

La première chose, c’était que j’ai lu ce post d’Il Est Quelle Heure. « Mais Justin », vous me dites, « ça date d’aujourd’hui ! » C’est ça la magie des fuseaux horaires, les amis. Je dis souvent : « Votre passé est mon avenir », et en général, il s’agit de mes intérêts pour le ciné ou l’histoire. Mais parfois, ça veut juste dire que j’ai 9 heures de retard sur la France.

De toute façon, elle a écrit : « C’est marrant car on m’a souvent dit que je n’avais pas de chance (parce que j’ai un syndrome). Moi, je ne trouve pas. » Je préfère la laisser parler pour elle-même, et comme j’ai écrit dans mon livre à venir : « J’hésite parfois à aborder certains sujets que je considère sérieux, parce que je n’ai aucune envie d’inviter des comparaisons entre la souffrance d’une personne et d’une autre. » Mais ça nous amène à l’autre chose.

Je fouillais dans mes archives pour autre chose quand je suis tombé sur ma critique du dernier album d’Indochine. Et là, j’avais écrit : « C’est quand même meilleur que le dernier album de Rush (un de ces quatre, on en parlera, mais pas bientôt). » On n’en a jamais parlé. Mais après, je crois que vous serez d’accord qu’il y a des niveaux d’enfer que personne ne mérite.

D’abord, parlons très brièvement de l’histoire de Rush. C’était toujours un trio : le chanteur et bassiste, Geddy Lee ; le guitariste, Alex Lifeson ; et le batteur, Neil Peart. Pendant les 40 ans du groupe, M. Peart était le seul membre à ne pas être là dès le départ, ayant remplacé le premier batteur après leur premier album, en 1974. (Je note que ce monsieur a dû quitter le groupe à cause de complications du diabète. Ça me hante.)

Quand j’ai découvert Rush au lycée, et vous n’allez jamais me croire, ce qui m’a attiré était l’optimisme de leur musique. Ben, pas toujours. Si on écoute la chanson « Circumstances« , ils chantent « Plus ça change, plus c’est la même chose. » Au-delà ça, il faut apprendre l’anglais pour les comprendre. Mais je vous rassure qu’il n’y a aucun album plus optimiste que Signals, et Moving Pictures (les deux des années 80) n’était pas loin en arrière (liens en français).

Cependant, en août 1997, juste après la fin de leur tour pour l’album Test for Echo, la fille unique de Neil Peart est morte dans un accident de voiture. Et 10 mois plus tard, sa femme de 22 ans est morte d’un cancer. En 1999, Rush a sorti un album d’enregistrements de leurs concerts, Different Stages, et tout le monde, dont moi, croyait que c’était la fin de leur carrière, car Neil ne voulait plus rien faire. Et croyez-moi, personne ne lui en a voulu après deux telles tragédies.

Mais il s’est remarié fin 2000 et en 2002, Rush est revenu avec un nouvel album, Vapor Trails. J’avais un avis mitigé de Test for Echo, mais ceci était l’un de leurs meilleurs, et très clairement inspiré des angoisses de Neil. Toutes les paroles (écrites par lui) traitaient de pertes et de survivre. Tous les fans ont compris d’où venaient ces sentiments. Cependant, leur prochain album original, sorti en 2007, Snakes & Arrows, était très sombre. Puis, il y avait le dernier et leur retraite.

Ce dernier album, Clockwork Angels, est une trahison de tout ce que j’estimais chez le groupe. C’est amer et pessimiste à souhait. Naturellement, les critiques qui avaient méprisé Rush tout au fil de sa carrière l’ont adoré. Je n’ai jamais fini de l’écouter. D’abord, c’était parce que j’étais déçu. En 2020, juste avant le Covid, j’ai appris la vérité en même temps que le reste du monde. Et après ça, je ne peux plus jamais m’en prendre à eux, mais c’est une autre raison pour ne pas l’écouter.

Clockwork Angels est sorti en 2012. Le groupe a pris sa retraite en 2015 à cause de la santé défaillante de Neil, qui est mort d’un cancer du cerveau en janvier 2020. Pour être clair, il n’était pas atteint du cancer en écrivant l’album. Mais comme Phil Collins, il était déjà en train de perdre la capacité de jouer. Neil a dit à une journaliste québécoise que c’était en fait son cerveau la raison pour sa retraite, un fait caché jusqu’à sa mort.

La vérité, et je n’aurais jamais cru que ça arriverait, c’est que depuis 2020, je n’écoute guère Rush. En partie, c’est parce que j’ai mis toute ma vie d’anglophone derrière moi, un choix fait exprès. Mais l’autre raison, c’est qu’il m’attriste trop de savoir qu’une personne puisse souffrir autant de malchance, et qu’il essayait quand même de faire quelque chose pour ses fans, jusqu’au moment où il ne le peut plus.

Bête noire

Il n’y a pas de Dimanche avec Marcel car j’ai trop mal à la poitrine, et je ne peux pas me pencher sur un livre. Ne vous inquiétez pas, je n’ignore pas une crise cardiaque ; c’est juste que j’ai fouetté trop de choses à la main pendant deux jours de suite, et ça fait des élongations des muscles dans la poitrine, exactement comme le gâteau d’anniversaire que j’ai fait en 2024. On me demande souvent pourquoi je ne gagne pas ma vie en pâtisserie ; c’est parce que ça fait mal partout. (Aussi parce que les lois californiennes sont impossibles à naviguer, mais quand même.) Cependant, il faut que l’on parle, et chaque fois où je dis ça, j’ai des plaintes.

D’abord, voici le gâteau Napolitain que j’ai apporté à une soirée de belote hier. Pas comme la tarte aux noix de pécans de la veille, c’est sans fautes. Ceux qui veulent la recette peuvent attendre mon livre. Ou lire mon dîner pour la Loire-Atlantique.

Gâteau Napolitain carré, 15 cm par 15 cm, vu d'en haut

Nan, mais regardez-le de près. Sans. Fautes.

Vue du même gâteau Napolitain, du côté. On voit clairement les trois couches de gâteau -- deux vanille, un chocolat -- les couches de ganache au chocolat, le fondant blanc et les vermicelles au chocolat.

Je fais ce gâteau dans un moule de 18 cm par 18 cm, mais une fois que les bords sont coupés, ça fait 15 cm le côté. À mon avis, si je servais ce gâteau à des Américains, ça ferait 4-6 parts.

Pour un groupe de Français, je dirais 9 parts, peut-être 12 au maximum. Et c’est ici où j’ai mes plaintes. Selon vous, combien de parts ont été coupées par la hôtesse ? Comme disait Galvatron juste avant de tuer Starscream, voici un indice :

Cette photo, c’est les restes avec lesquels je suis rentré. Il y avait 16 parts au total, et 12 invités, dont moi — et j’ai pris deux parts ! Mais laissez tomber : ce qui me préoccupe n’est même pas l’accueil mitigé. C’est plutôt ce qui arrive à chaque fois où l’un de mes desserts rencontre un Français armé d’un couteau.

J’accepte que le Français lambda mange moins que son homologue américain. Et en général, c’est une habitude saine — c’est pourquoi vous avez de plus petits tours de taille. Pas tous, mais on parle de tendances. Cependant, c’est aussi le cas que ces choses ont une structure interne, et que quand on les tranche trop fin, les pâtisseries s’écroulent. Dans cette photo, ce n’est pas le cas, mais avec mes deux dernières tartes, absolument. Je n’aime pas voir mon travail rendu en miettes.

Mais encore plus que cette plainte, je ne comprends pas l’obsession de tout couper dès le départ. L’habitude américain, quand tout le monde apporte quelque chose, c’est de laisser chacun se servir. Si on veut plus ou moins que les autres, c’est pas grand-chose — on coupe ce que l’on veut. Ben, personne ne veut en prendre trop, je le comprends. Mais pourquoi on devrait avoir des avis sur combien de parts resteront à la fin de la soirée, ça je ne comprends pas du tout. Il reste la moitié du gâteau dans ce cas ; à mon avis, ça fait 3 parts, pas 8 !

C’est un sujet sensible, parce que même si nous sommes aux États-Unis, tout le monde s’attend à nous nous comportions comme si nous étions en France. Je l’accepte, et je suis bien au courant que si je déménage, il me faudra accepter les mœurs de mes voisins.

Sauf pour une chose : je vois ce qui est vendu sous le nom de « gâteau individuel » chez Pierre Hermé. Ou Lenôtre. Ou Claire Heitzler. Et je ne suis pas complètement convaincu que vous coupez ces choses en 3 ou en 4. Peut-être que je me trompe. Mais c’est pourquoi je pose la question !

Shrekking

Rien ne me plaît autant que quand les francophones adoptent des anglicismes, puisque je peux les comprendre sans faire des efforts. Ha, non, évidemment personne ne me croit. Mais hier, Facebook m’a infligé un article de Doctissimo — et j’ai hâte d’ajouter que je ne suis pas cette page, mais Facebook préfère me montrer tout sauf les contenus de mes amis — et malheureusement, je l’ai compris rien qu’en lisant le gros titre. Il s’avère que le pire mot anglais de l’année est arrivé en France, ce qui en fait un sujet pour ce blog.

Ben, c’est aussi une excuse pour râler sur ma plus grosse bête noire. Je suis rien d’autre que prévisible.

Alors, connaissez-vous la série de films « Shrek » ? C’est un ogre laid qui sauve une princesse à un dragon, puis il s’avère que la princesse souffre d’une malediction qui la transforme en ogresse la nuit. Après des aventures pour faire une film assez long, les deux finissent par embrasser, ce qui la transforme définitivement en ogresse, car elle est amoureuse d’un ogre. Il y a d’autres films, mais jamais vu de mon côté, et pas importants pour notre sujet non plus.

Ballon de Shrek au défilé de Thanksgiving, Photo par joiseyshowaa, CC BY-SA 2.0

Avec ces infos, si je vous disais que « shrekking » implique la vie sentimentale, de quoi s’agirait-il selon vous ? Pas besoin d’y réfléchir ; je vous donnerai la signification selon Doctissimo :

choisir volontairement un partenaire perçu comme « inférieur » (notamment physiquement) pour garder le dessus. L’espoir ? Que ce partenaire mesure sa chance d’être tombé sur la perle rare (vous !), et se révèle investi, fidèle et respectueux.

Le « shrekking », cette idée (toxique) de sortir avec moins bien que soi, pour ne pas souffrir

Comme toute idée toxique de nos jours, celle-ci vient de TikTok — toutes les sources que j’ai vues en anglais sont d’accord avec Doctissimo sur ça ; je ne chercherai pas d’exemples.

La première chose à remarquer, c’est que les génies d’Internet ont bel et bien raté la signification du conte original : la princesse se révèle enfin être exactement au niveau de l’ogre. C’est juste que l’ogre n’est pas aussi mauvais que la réputation de son espèce. Mais laissez tomber, car c’est aussi évident que personne ne se croit un ogre.

Je crois que j’enfonce une porte ouverte si je dis que ça doit être l’idée la plus condescendante que j’ai jamais entendue. Mais j’ai remarqué quelque chose d’autre très intéressant en lisant l’article de Doctissimo, par rapport aux articles que j’ai lus plus tôt en anglais. Ça me semble une différence culturelle ; où les anglophones cherchent à dénoncer cette tendance car c’est censé une mauvaise idée pour la personne « supérieure », l’article en français traite des mauvaise conséquences pour celui que joue dans la peau de l’ogre. Je me demandais si c’était juste par hasard, alors j’en ai recherché d’autres en français :

Le partenaire peut sentir qu’il est un second choix, ce qui touche à la confiance et à l’estime de soi.

Sudinfo (Belgique)

Pour autant, le shrekking est aussi une tendance malhonnête et malsaine dans la mesure où elle érode la confiance et l’estime de soi de l’autre. 

TF1

Si ce phénomène peut paraître cruel pour la personne qui en est victime, il s’agit surtout d’un mécanisme de protection, selon l’experte.

Femme Actuelle

C’est quoi, cette idée de se soucier de l’autre personne, et non seulement de soi-même ? Encore une fois, je me sens passé à l’autre côté du miroir, sens Lewis Carroll. Il faut, cependant, noter que les trois citent tous les mêmes psychologues comme sources, même si les articles sont rédigés par des journalistes différents. J’imagine qu’être pressé de copier ce qui est déjà paru ailleurs n’aide pas à produire des contenus originaux.

Mais j’ai appris quelque chose d’aussi nul en faisant ces recherches. Aux États-Unis, on croit tous que le français est la langue d’amour. Pourtant :

Vous êtes familiers du breadcrumbing, du love bombing, du ghosting ?

TF1

Entre les “situationships”, le “snowmancing”, ou encore le “ghostlighting”, il existe des dizaines de termes obscurs…

Femme Actuelle

Je ne connais que la moitié de ces mots qui se terminent par « -ing ». Mais vous avez outsourcé cette tâche à qui ? À mes compatriotes. Ayez honte. Non, plus honte. C’est gênant, ça. Ce blog est intitulé d’après l’idée que les Français ont les meilleurs mots pour ce sujet !

Mise à autrefois

Ceci pourrait être une Langue de Molière, car il y a beaucoup de choses à dire sur le manque d’une vraie traduction du mot anglais « up » en français. Mais je vais limiter mes remarques au mot « upgrade », car j’ai envie de râler sur iOS 26.

Je vous ai dit avec le dernier épisode de la balado que le service aux clients chez Automattic (qui font ses affaires sous le nom WordPress) m’a dit de mettre à jour mon portable de iOS 18.7 au nouveau 26. En anglais, on dit « upgrade », et il me déçoit un peu que le français, qui utilise « grade » de même façon quant aux rangs militaires, n’utilise pas « grade » dans ce contexte. ”Up » dans ce contexte veut dire une hausse de niveau. Vous pouvez donc facilement comprendre ce qui veut dire « downgrade », l’opposé — c’est une baisse de niveau, « down » étant l’antonyme de « up ».

Étant programmeur moi-même, parmi d’autres choses, je ne suis pas satisfait de ces deux choix. L’un de mes proverbes personnels, c’est : « Il n’existe aucun logiciel qui ne puisse être amélioré en revenant à sa version précédente. » Je dis ça parce qu’à mon avis, une fois les fonctionnalités sont établies et validées, les seuls changements qui restent sont souvent des trucs superficiels pour donner l’impression d’avoir « fait quelque chose ».

C’est pour ça que j’aime parler de « sidegrades » : « side » veut dire « côté », alors l’idée est que le nouveau logiciel n’est pas meilleur, il est juste différent. Mais traduire ça de façon littérale est impossible. Si « upgrade » est « mise à jour », puis « sidegrade » serait « mise à côté ». Mais ça veut déjà dire quelque chose ! Alors plutôt qu’une « mise à jour », c’est une « mise à hier », car tout reste comme avant, juste cassé et désorganisé. Soyez le bienvenu à suggérer d’autres traductions maintenant que vous avez l’idée.

Alors, qu’est-ce que je déteste chez iOS 26 ? Commençons avec le nouvel aspect de chaque icône — sans raison valable, Apple a choisi d’éclairer les coins supérieur gauche et inférieur droit de chacun. Voici une comparaison avant/après ; c’est plus facile à voir avec les icônes de couleur sombre.

L’idée était de donner un peu de profondeur, un faux effet 3D. Mais à mes yeux, ça ressemble plus à une erreur graphique, des bordures qui ne devraient pas être là.

Je ne dis jamais l’expression suivante, alors vous savez que je suis vraiment en colère : Apple a bien foutu le bordel avec mon clavier bilingue. Au passé, entre iOS 13 et 17, il y avait des claviers monolingues, un pour anglais et un pour français. Les deux apprenaient de mauvaises habitudes si on tapait souvent dans l’autre langue. Alors avec iOS 18, Apple a créé un clavier bilingue, qui utilisait les deux dictionnaires pour la correction automatique, ainsi qu’un clavier uniquement pour le français. Je veux que vous voyiez exactement de quoi je parle :

Je n’utilise jamais le clavier uniquement français. Pourquoi ? Parce que l’apostrophe est exactement là où je m’attends à la lettre « l », alors je fais beaucoup trop d’erreurs avec ce clavier. Cependant, Apple vient de faire quelque chose de stupide au nom de rendre le clavier « intelligent ». Voici un petit clip pour démontrer de quoi je parle :

Quand je tape sur la lettre « e », on voit le menu avec tous les choix de « e » : e, è, é, ê, etc. Cependant, où le clavier me laissait sélectionner chacun à son tour dans toutes les versions précédentes, maintenant il saute directement du premier choix, e, au troisième choix, é, si à son avis, il est peu probable que je choisisse le deuxième choix, è. Au début d’un mot, ce choix aura toujours raison. Mais ce système se trompe encore et encore plus tard dans les mots : il saute l’accent grave même pour « système » ou « dernière ». Ne me croyez pas sur parole ; voici un clip de moi en train de taper dernière dans ce post-même :

D’accord, c’est souvent plus facile de ne pas taper les accents et de laisser le portable les corriger. À votre avis, suis-je le genre de personne qui aime faire des erreurs exprès ? Surtout dans une langue où je suis déjà bien parano sur mon taux d’erreurs ?

Ouais, moi non plus.

Des choses ont bougé complètement sans raison. J’ai dû rechercher une capture d’écran des paramètres pour iOS 18 car, pas comme mes applis, je n’ai pas pris de capture d’écran avant d’installer le nouveau logiciel. Mais qu’est-ce que vous remarquez dans ces deux ?

Deux captures d’écran : liste d’applis de iOS 18 à gauche, iOS 26 à droite. Capture à gauche venue d’AppleInsider.

Anciennement, la barre de recherches était en haut ; maintenant, c’est en bas. Ce changement ne sert à rien — ça « aide » juste à embrouiller l’utilisateur !

Un autre mauvais choix ici ? Il y a désormais plus d’espace blanc autour de chaque ligne. Ça ne sert à rien non plus, et tout artiste ou éditeur qui a jamais composé une page vous dira que 700 ans de leçons depuis Gutenberg nous disent de minimiser l’espace blanc. C’est seulement les développeurs de logiciels qui aiment ajouter de plus en plus d’espace blanc.

Aucun changement ici ne me plaît, et tous sont des exemples de ma croyance que c’est juste pour donner l’impression d’avoir « fait quelque chose ». Vraiment, je payerais plus cher pour qu’ils ne fassent rien du tout !

Bénévole deux fois

Parce que je me sens toujours obligé de prouver mes « bona fides », comme on dit en anglais (du latin pour « bonne foi »), je viens d’accepter un deuxième poste de bénévole chez l’OCA. Il y a une publication dite « Guide pratique », disponible seulement pour les membres, une soixantaine de pages d’astuces, d’adresses (j’hésite à dire « bonnes adresses » vu d’où nous parlons) et de renseignements pas évidents sur vivre aux États-Unis. La dame qui le gère depuis au moins le moment où je m’inscrit à l’OCA pour la première fois (mi-2022) vient de démissionner.

Un tas de journaux, Photo par Bernerlover, CC BY 4.0

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je suis le choix logique. Premièrement, je sais évidemment gérer les publications. Deuxièmement, si le but est d’expliquer la vie locale, qui de mieux qu’une personne qui y habite depuis 25 ans, à ne pas parler d’une peine à perpétuité si on veut dire le pays et non seulement le comté d’Orange ? Troisièmement, pour autant que je vous adore tous, il y a certaines choses qui… ne sont pas évidentes quand on est immigré plutôt qu’autochtone. Je vous donnerai un exemple.

Il y a une chaîne de supermarchés ici nommée « Trader Joe’s« . C’est en fait une filiale d’Aldi depuis les années 70, mais je ne le savais pas jusqu’en 2020. (Pour une chose, je n’avais jamais entendu parler d’Aldi avant.) Cette chaîne ne vend que des choses de sa propre marque, et parmi ces produits se trouvent une tablette de chocolat qui s’appelle « Pound Plus« . Cette tablette est fabriquée en Belgique, donc à une taille européenne, 500 grammes. Mais nous utilisons quel système de mesures ? Ouaip. Un livre — 1 pound — pèse 454 grammes. Une tablette de 500 grammes est donc plus qu’un pound, d’où « Pound Plus ». Mais un francophone de naissance, qui ne s’adapte jamais aux livres et aux gallons — très facile, parce que la grande majorité d’étiquettes montrent les mesures également en SI et en impérial — peut lire « pound » comme le verbe qui veut dire « taper ». Alors il y a une explication dans le guide que « Pound Plus » = « plus ou moins fort ». Il serait bon d’éliminer ce genre d’erreur.

Mais il y a des raisons pour lesquelles je suis la mauvaise personne aussi. Je ne cherche pas de médecins, de comptables, ou d’avocats qui parlent français — je n’en ai pas besoin. Au mons, pas ici. Je n’ai pas d’expérience avec les lois concernant l’immigration, et je n’ai pas l’habitude de chercher des sites ciblant les expatriés, tels que Très Américain (mentionné dans le guide).

Puis-je avouer quelque chose ? Je voulais toujours faire du bénévolat pour l’OCA parce que je me sentais très reconnaissant qu’ils m’ont accepté. Mais particulièrement depuis La Boulette, je me sens obligé de prouver que je ne suis pas là pour des raisons suspectes. Personne ne m’a jamais dit en si peu de mots : « Toi, t’es ici pour draguer n’importe qui. » Mais la question est souvent posée de façon juste un peu moins directe, et pas toujours en forme de question ! Ça me hante, et j’espère toujours qu’avec assez de responsabilités, tout le monde finira par croire que c’est au moins une façon très bizarre d’atteindre ce prétendu but.

En même temps, je me demande si je suis devenu trop visible. Je ne veux pas que l’autre personne de La Boulette se sente obligée d’éviter les événements car je suis là. Après tout, j’ai l’impression que ça continue. C’était son association d’abord, pas la mienne.

C’est parti, mais je ne commencerai pas cette nouvelle tâche jusqu’après notre déménagement en octobre. Heureusement, il n’y a pas de troisième publication de l’OCA — je n’ai pas envie d’en ajouter plus !

Assiette de madeleines à l'orange et au chocolat, avec un côté trempé dans du chocolat noir.

Dimanche avec La Poste

Avant de me lancer dans le prochain « Dimanche avec Marcel », il faut que je vous dise que je viens de découvrir que Proust dit beaucoup plus tard dans La Recherche :

Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination.

Ouest-France Citations

Ce « laissons » à l’impératif doit être le truc le plus drôle du livre entier. C’est comme si j’écrivais « Des hommes de bon jugement en affaires amoureuses, dont moi ». De toute façon, j’ai avancé de 25 pages.

La dernière fois, notre narrateur de génie vient de nous dire qu’il a décidé de quitter Gilberte à jamais, ce que je trouvais bête et impulsif. Naturellement, un paragraphe après la phrase où j’avais arrêté, il dit :

je revins… sentant que je ne pourrais retrouver la respiration qu’en rebroussant chemin, qu’en retournant sous un prétexte quelconque auprès de Gilberte. Mais elle se serait dit : « Encore lui ! Décidément je peux tout me permettre, il reviendra chaque fois d’autant plus docile qu’il m’aura quittée plus malheureux. »

Avec ça, c’est clair que Proust a découvert la friend zone un siècle avant que l’émission Friends l’a vulgarisée. Je peux donc presque comprendre son choix. Cependant, tous les chiots languissants d’amour du monde — dont moi — reviendraient quand même. Comment est-ce que Proust ne le sait pas ?

Puis, le narrateur nous mentionne :

les brouillons de lettres contradictoires que j’écrivis à Gilberte.

Faites pas ça, con. Ne me demandez pas pourquoi je le sais. Mais brûlez-les et oubliez cette idée le plus vite possible. Punaise, il va envoyer l’une de ces lettres, j’en suis sûr.

Je venais d’écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma fureur…. un instant après, le vent ayant tourné, c’était des phrases tendres que je lui adressais

Merde. Il suit des réflexions sur l’auto-illusion de quelqu’un qui galère à comprendre qu’il n’y a plus d’espoir pour sa relation, mais si j’ai bien compris, ça ne va pas l’épargner d’une erreur catastrophique. N’envoyez jamais de lettres dans une telle situation.

(Au cas où ce n’est pas clair, quelqu’un aurait dû m’arracher l’enveloppe.)

Dois-je vous dire qu’il essaye de la voir le lendemain ? Elle n’est pas là, et il s’avère que c’est même vrai, mais cette nouvelle donne lieu à des pages de fantasmes qu’en fait, avec un peu de distance, c’est elle qui jouera le chiot languissant et reviendra avec des excuses. Il commence à attendre tous les jours à une lettre de Gilberte, qui n’arrive jamais. Sûrement, c’est juste que La Poste l’a perdue, comme une autre carte postale plus récente dont je vous ai parlé. (Tout à coup, si vous n’aviez pas compris ce qui s’est passé, tout devrait être clair.)

Pour les femmes qui ne nous aiment pas, comme pour les « disparus », savoir qu’on n’a plus rien à espérer n’empêche pas de continuer à attendre. 

Quittez ma tête, Marcel. Je me demande toujours, au moins une fois par jour, ce que j’ai fait à quelqu’un à mes 17 ans pour qu’elle préfère ne pas aller au dernier bal scolaire qu’aller avec moi. Cette partie était dur à lire.

Mais il commence à faire quelque chose avec lequel je ne peux pas sympathiser. Plutôt que chercher Gilberte, il va chez les Swann pour voir sa mère. Ouais, Odette de Crécy elle-même. Sûrement j’hallucine. Quel garçon ferait pareil ?

L’une de ces visites est enfin récompensé, à un moment quand Mme Swann a aussi une autre invitée, Mme Bontemps :

« Je crois qu’elle vous a écrit pour que vous veniez la voir demain… »

« Non, je lui écrirai un mot ce soir. Du reste, Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir », ajoutais-je, ayant l’air d’attribuer notre séparation à une cause mystérieuse…

« Vous savez qu’elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous ne voulez pas demain ? »…

Je craignais qu’en me revoyant Gilberte pensât que mon indifférence de ces derniers temps avait été simulée et j’aimais mieux prolonger la séparation.

Voilà, un autre moment je-n’en-peux-plus. On lui propose exactement ce qu’il cherchait, et il préfère jouer à un jeu stupide.

Mais ce n’est pas sur Gilberte que nous finissons cette fois. Il se passe que pendant cette même visite, les Verdurin rentrent dans l’histoire, ce même couple qui avait apparemment renvoyé Charles Swann pendant le premier tome. Maintenant, puisqu’Odette a commencé à établir son propre salon, et reçoit ses propres invités, même Mme Verdurin ne peut pas résister à leur rendre visite :

Seul aussi d’ailleurs il était présenté par Odette, qui préférait que Mme Verdurin n’entendît pas de noms obscurs et, voyant plus d’un visage inconnu d’elle, pût se croire au milieu de notabilités aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme Verdurin disait avec dégoût à son mari : « Charmant milieu ! Il y avait toute la fleur de la Réaction ! »

Que tous ces personnages jouent à des jeux stupides !

Le repas des bénévoles

J’ai passé une soirée intéressante hier. Ça fait un an et demi que je suis responsable du bulletin de l’OCA. Mais c’est la première fois où je me suis retrouvé en compagnie d’une vingtaine de personnes bénévoles de l’association pour dîner ensemble. Je n’ai pas pris de photos, parce qu’au-delà de la présidente à la table, personne ne l’a fait. J’ai quand même quelques remarques.

Table de desserts, Photo par John Mason, CC BY 2.0

Le dîner venait d’un resto libanais à Anaheim. C’était largement de la cuisine générique de la région : des kebabs de bœuf et de poulet, du riz, du taboulé. Je dois ajouter — les kebabs de bœuf étaient exceptionnels, les meilleurs que je connais au-delà du resto persan que je fréquente quand je vais à Los Angeles. Cependant, peut-être que vous êtes surpris d’apprendre que nous n’avons pas eu de français. Sans avoir vu la facture, je devinerais quand même que ça coûterait au moins deux fois ce repas. Le français ici est follement cher quand c’est disponible tout court, et à emporter, c’est presque introuvable.

Je ne voulais pas m’en plaindre, mais ils sont tous habitués à dîner beaucoup plus tard que moi. En partie, ça se prononce « diabète » — je ne veux jamais rien manger après 21h, afin de ne pas me réveiller à un taux de glycémie choquant. Mais la différence entre mes habitudes et les leurs est quand même énorme, alors je dois imaginer que c’est pareil pour la grande majorité d’entre vous. Nous nous sommes réunis à 18h30 et n’étions pas à table jusqu’à 20h. Je dîne pas plus tard que 18h tous les jours.

Comme pendant d’autres événements avec beaucoup de monde, j’ai galéré horriblement à cause du bruit. Avec plusieurs conversations autour de moi, c’était très difficile de me concentrer sur l’une d’entre elles. C’est pire pour moi en français qu’en anglais, de loin. On m’a posé des questions sur ça en partant ; il devait être très évident. Oups.

Quelque chose vers la fin m’a dérangé. Je ne sais pas s’il s’agit d’une différence culturelle ou juste les personnalités de certaines personnes. Je ne veux pas parler au nom des autres Américains, mais j’ai été élevé avec l’idée qu’à la fin d’un repas, si on est invité, on propose d’aider à débarrasser la table et à tout nettoyer. Il y avait 4 femmes qui faisaient ces tâches ; elles ont refusé. J’espère sincèrement que personne n’a eu l’idée que c’était une tâche réservée aux femmes. Il y a 60 ans, ça aurait été le cas aux États-Unis, mais ce n’était certainement pas une attente de ma part !

De toute façon, j’apprécie vraiment l’invitation. C’est toujours sympa d’être reconnu !