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Les Expats, par Clémentine Latron

Dimanche, j’ai eu une trouvaille inattendue. Instagram m’a montré un compte « suggéré » avec le post suivant :

J’étais curieux — c’était quoi la version expat de Chandeleur ? Alors j’ai commencé à glisser parmi les photos du post — c’était tout une histoire en BD d’une femme qui essayait de faire des crêpes pour le bon jour malgré étant à l’étranger. Puis, j’ai atteint la chute, qui disait « C’est la galette des rois encore une fois » (mais en anglais), et j’ai dû en savoir plus. Après tout, les 4 dernières années sont une histoire d’essayer toujours de faire exactement ça, mais un jour à l’avance à chaque fois, afin de publier au bon moment.

Inutile d’ajouter que j’ai partagé ce post-là dans le groupe privé de l’OCA, mais vu le manque de réponses soit les autres l’ont trouvé moins drôle que moi soit c’était le mauvais moment pour attirer leur attention. Mais j’étais si curieux que quand j’ai vu à la fin que les dessins sont venus d’un plus long livre, une BD intitulée « Les Expats », je l’ai tout de suite achetée en format Kindle.

Je n’étais pas du tout déçu. Sauf pour une chose qui n’a rien à voir avec les contenus. On en parlera à la fin. Mais sachez tout au début que je recommande cette BD sans aucune hésitation et non pas seulement à ceux qui sont expatriés.

Je suis dans une situation bizarre en tant que critique. On penserait que le public pour ce livre était les autres membres de l’OCA, les vrais expatriés. Mais je me reconnais dans ce livre comme si c’était ma biographie. Il y avait un moment où le livre partage une liste de ce qui font tous les français vivants à l’étranger, dont « régresser à la moindre trouvaille française » devant des Choco BN au supermarché, et « regarder des programmes français bien pourris avec un VPN ». Et elle n’a même pas lu mes posts liés ! (Oh, « Meurtres à », je vous aime quand même.)

Il faut savoir que le livre est une collection de dessins réalisés par l’autrice, Clémentine Latron, pour un magazine dit Courrier International, inconnu pour moi jusqu’à cette semaine. Il s’agit d’une revue hebdomadaire de la presse étrangère et est publiée par Groupe Le Monde. Vous savez peut-être que je me plains parfois des lacunes dans Le Monde, alors j’étais agréablement surpris d’apprendre que CI existe. Mme Latron elle-même est une expatriée qui habite aux Pays-Bas, mais il me semble qu’elle a dû passer du temps dans un pays anglophone en plus.

Alors, étant paru un dessin à la fois, il n’y a pas de grande histoire ici, mais plutôt une série d’observations sur le comportement des expatriés à l’étranger et rentrés, ainsi que leurs proches. (Une idée fixe, c’est que les expatriés font leur tout pour s’éviter, les uns aux autres.) Vous me reconnaîtrez bien dans ce dessin, surtout si vous avez fouillé dans les archives et vu mon pèlerinage chez Carrefour :

C'est une expat qui va ici et là dans un supermarché. Elle prend des chouquettes et du fromage en disant que « c'est pour faire goûter à mes collègues ». Dans un avion, on dit « vous trouvez pas que ça sent le fromage ? »
©️Éditions First

Non, je ne porte pas de robe — je voulais dire juste le comportement !

Il y a la plainte habituelle, que j’ai travaillé dur pour éviter, que les étrangers ne connaissent que Paris. J’ai appris les vrais noms de ce que j’appelais Saint-Nullepart ailleurs sur le blog de cette partie :

(En anglais américain, Perpète-les-Olivettes s’appelle « Podunk ».)

Il y a l’image miroir de mes plaintes sur la bise, des plaintes sur l’habitude anglophone de serrer quelqu’un dans les bras, ce qui se dit « hug ». On trouve la même plainte dans le premier livre de Guy-Roger Duvert que j’ai lu, et je l’ai mentionnée à l’époque.

C'est le « Petit guide de survie au hug ». « Un Anglo-Saxon, ça ne fait pas la bise, mais plutôt des hugs. Et pour tout français non-préparé, le hug peut être traumatisant. » (Je ne partage pas la prochaine page.)
©️Éditions First

Au fait, il me semble que des gens ont commencé à se rendre compte du point auquel la bise me met mal à l’aise. Ça arrive toujours, mais moins.

Et pour finir, une autre expérience « image miroir », c’est les gens qui demandent encore et encore quand je trouverai une française. Je ne sais pas, ils en connaissent plus que moi, rien ne leur empêche de faire une introduction. (J’ai la même plainte sur mes soi-disant amis américains, qui ne m’infligeraient jamais à leurs autres amies.) Apparemment, Mme Latron entend souvent la question de trouver un hollandais, car elle apparaît dans le livre à plusieurs reprises.

Le dessin s'intitule « Les pèlerinages de l'expat ». Il y a 3 groupes de personnes. Les grands-parents disent « Tu rentres quand ? Tu manges bien là-bas ? » Les parents disent « On a des cadeaux ? » Les amis disent « Quand est-ce que tu nous ramènes un hollandais ? »
©️Éditions First

Alors, ma plainte. J’ai acheté ce livre sur Kindle — mais je n’y ai pas lu une seule page. On ne peut pas magnifier les pages sur Kindle pour iOS, malgré le fait que ce sont tous des dessins (on peut le faire pour des images dans d’autres livres numériques). L’écriture est un peu trop petite pour moi. Alors j’ai pris des captures d’écran de toutes les pages, puis les ai lues dans mon appli Photos. Je ne sais pas si c’est un choix de l’édition ou une limite du logiciel.

Mais mettez ça de côté. Je reconnais tellement les expatriés que je connais, ainsi que moi-même dans ce livre. Si vous avez des proches qui sont partis à l’étranger après un accident avec une poêle, ce livre est pour eux — et pour vous. Mme Latron est hilarante et une observatrice attentive, et je recommande Les Expats avec enthousiasme.

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Vendredi avec Bergotte

Dimanche avec Marcel devient de plus en plus le pire nommé billet du blog, vu qu’il n’a toujours pas apparu deux fois le même jour, peu importe dimanche. Mais je me suis rendu compte hier (car j’avais mis un rappel dans mon calendrier) que dimanche est Chandeleur. Et samedi est le 1er, alors j’ai mon billet habituel là en plus. Entre tout ça et la balado, c’est Proust qui doit « boogie », comme on dit en anglais (ça vient de « bouger » mal prononcé).

Cette fois, on avance de 45 pages, ce qui est une amélioration. Mais c’est vous qui allez le prendre cher à cause de cette nouvelle, car je vais le citer avec l’aide de Wikisource.

La dernière fois, on a terminé sur la nouvelle que le narrateur n’a plus jamais revu son oncle Adolphe. Ça n’a pas dû trop le déranger, parce dans le paragraphe suivant, il s’est lancé directement sur son sujet favori — la lecture.

Proust passe 10 pages en parlant de son amour de la lecture, qui n’est pas gâché par quelque chose qu’il n’aime pas. Êtes-vous prêts pour ce divulgâcheur ? C’est vous tous. Et moi. Je laisse Proust l’expliquer :

la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif.

Oui, ce qu’il aime le plus chez les livres, c’est l’absence des personnages réels. Au fait, je suis désormais très impressionné par la traduction, n’ayant fait la comparaison entre ça et le français original jusqu’à maintenant. Le rythme de la traduction est exactement le même que celui du texte original.

Je vous laisse à déchiffrer mon intention en disant ça.

Je veux vous donner le goût de ces 10 pages sur ses extases de lire. Ça me rappelle juste un peu ce que je fais ici :

C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson.

Ah, la nostalgie d’un pays plus beau que le sien, qui n’est guère réel dans sa quotidienne. Il y a maintenant un beau 1 550 articles ici sur ce sujet. Je compatis.

Alors, qu’est-ce qu’il lisait pendant deux étés ? Les livres d’un certain Bergotte — ne le cherchez pas, il est fictif — un écrivain qui, tout comme Proust, traîne ici et là sur les souvenirs évoqués par ses sujets. On reprendra Bergotte en bas, mais ici Proust passe au sujet de comment le narrateur a découvert cet écrivain. Il était recommandé par un certain Bloch, un ami peu accepté par la famille du narrateur. Bloch est bel et bien fou, mais à l’avis du narrateur, il a fini par être rejeté parce que :

Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe — même son ami Swann était d’origine juive — s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais.

Mais Bloch manque aussi des grâces sociales. Il se fait exiler parce que :

étant venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de s’excuser, il avait dit : « Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps… »

C’est un cinglé, lui ! Ça dit, Proust reprend l’explication de son amour de l’écriture de Bergotte. Il chante les louanges de ses nombreuses digressions et ajoute :

J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. 

Ici, M. Swann rentre brièvement dans l’histoire. Il s’avère qu’il connaît Bergotte, qui dîne souvent chez lui, et est apparemment un très proche ami de Mlle Swann. Le narrateur se croit donc prêt à tomber amoureux de Mlle Swann, car si elle est amie de Bergotte, elle doit être très spéciale elle-même.

On termine cette fois sur la visite du Curé chez tante Léonie. C’est un épisode bien ennuyeux pour le narrateur ainsi que pour le lecteur, et la seule raison pour le mentionner, c’est qu’il s’avère que Françoise, la cuisinière de la famille, n’aime pas Eulalie, qui fréquente tante Léonie. Ce sera peut-être important plus tard.

À jeudi (si ça continue) !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Samedi avec Adolphe

Comme prévu, on parle d’À la recherche du temps perdu un jour à l’avance cette semaine à cause du fait que samedi soir, je serai occupé. Je reconnais que vu la matière de ce blog, on pourrait en conclure du gros-titre que je parle d’un certain leader allemand, mais ce n’est pas de ma faute que Proust a donné ce prénom à l’oncle de son narrateur.

Je dois avouer que je n’ai avancé que de 20 pages depuis la dernière fois. À ce rythme, il me faudra 2 1/2 ans pour finir ce livre ! Je ne peux pas du tout supporter ça, alors je dois trouver un moyen de lire plus vite.

J’avais pensé la semaine dernière que j’étais loin de lire la fin de sa description de l’église Saint-Hilaire. Je me suis trompé. Je n’étais qu’à 2 pages de la fin de ça, mais Einstein vous aurait dit que Proust est un bel exemple de la relativité ; quand on essaye de déchiffrer 2 pages de Proust, le…temps…ra….len…tiiiiiiiiiiiit. <Des sons de ronfler. > Désolé, où étais-je ? Ah oui, l’église. Après nous avoir régalé avec une description détaillé de l’abside, il finit par nous expliquer que tout autre clocher ou flèche lui rappelle Saint-Hilaire, et quand il demande de l’aide dans la rue, s’il aperçoit un tel bâtiment, il se fige en place en se souvenant de l’église. J’ai des nouvelles, M. Proust. Ce n’est pas juste là.

Puis, on reprend l’histoire de sa tante Léonie. Il s’avère qu’en plus de ne plus sortir de sa chambre, elle a viré tous ses visiteurs, sauf une, une certaine Eulalie. Si on l’encourage à prendre une balade, on se retrouve jeté. Si on la prend au sérieux et croit que sa maladie est trop grave, même chose. C’est seulement cette Eulalie qui sait naviguer les Scylla et Charybde de ses humeurs (métaphore pas utilisé chez Proust à ce point, peut-être la seule qui n’y est pas imprimée). Ça nous amène aux repas que Françoise prépare quand Eulalie leur rend visite, mais j’ai réussi à réduire la longueur de mes billets jusqu’à ce point, alors on saute cette partie.

Le narrateur mentionne qu’il avait l’habitude de quitter la maison après ces repas pour regarder les affiches des théâtres sur une colonne Morris du village. Il n’est jamais allé dans un théâtre, il veut juste choisir quelle pièce de théâtre devrait être sa première. Je m’attends à la fin de l’univers avant qu’il ne prenne une décision, mais de son tour, ça lui rappelle son oncle Adolphe.

Je vous rappelle que pour un homme de moyen âge, je suis très, très naïf. Je crois que j’ai enfin compris cette partie, mais Proust écrit de façon si elliptique que je n’étais pas complètement sûr. L’oncle Adolphe avait apparemment deux habitudes : se plaindre que le narrateur ne lui rend pas visite assez souvent, et recevoir des dames chez lui. Mais qui sont ces dames ? Selon le narrateur, il parlait à son oncle des acteurs et des actrices, et il lui semblait que les dames étaient peut-être aussi des actrices.

Un jour, il rend visite à son oncle quand il n’est pas attendu, mais c’est la visiteuse qui insiste sur l’accueillir. Il paraît qu’elle connaît peut-être les parents du narrateur — honnêtement, je n’étais pas sûr si elle prétendait, ou si c’était sincère. De toute façon, Adolphe demande au narrateur de ne pas mentionner la présence de madame chez lui, mais le narrateur le fait quand même, et en résultat, il y a une rupture entre la famille et l’oncle Adolphe, telle que ils ne se reverront plus jamais.

C’est une courtisane, M. Proust, vous pouvez juste le dire. Je n’aime pas jouer à Sherlock Holmes pour le moindre détail.

Nous sommes à 110 pages dans ce livre, et je n’ai toujours pas la moindre idée d’où vient le titre « Du côté de chez Swann ». Du côté de chez tante Léonie, peut-être. Faites quelque chose, M. Swann, je suis prêt pour un peu d’intrigue !

Assiette de madeleines faites maison par Justin Busch

Dimanche à Combray

Dimanche avec Marcel est de retour. Cette semaine, nous nous retrouvons en terre inconnue ; c’est-à-dire la partie du livre après le tout premier chapitre. Mais on n’est pas allés très loin. La dernière fois, j’ai fini 65 pages ; cette semaine, on n’a atteint que la page 90, alors 25 de plus.

Avant de parler du livre lui-même, je dois vous dire quelque chose d’amusant. Ce soir, j’ai assisté à une soirée tarot. J’avais planifié un dessert normand, jamais vu ici, mais je l’ai gravement raté. (Quand j’ai dit ça à la soirée, tout le monde disait de telles choses comme « Oh, un petit bout brûlé n’aurait pas grand-chose. » Mais c’était complément inutile, comme ma bûche qui s’est effondrée il y a deux ans.) Alors, avec seulement 2 1/2 heures pour faire quelque chose de zéro, j’ai fait… ouaip, vous l’avez bien deviné, des madeleines.

Une assiette avec 16 madeleines, la moitié avec la bosse en haut, l'autre moitié avec le côté cannelé en haut.

Je ne les referai plus jamais pour ce groupe. « Mais Justin », vous me dites, « elles sont presque parfaites — aucune n’est trop cuite, et il y a une belle bosse sur chacune. » Je le sais. Et la moitié des invités — il y en avait 15 — les ont ignorées. Personne n’est obligé de les goûter, pour être clair, mais si j’avais su que vous ne les aimez pas, j’aurais fait autre chose. Laissez tomber et revenons à nos névroses, car c’est ça la matière d’À la recherche du temps perdu.

Alors, on a parlé de deux sujets dans ces 25 pages. La première, c’est sa tante Léonie, qui ne quitte plus sa chambre pour rien. Elle est en fait la cousine du narrateur, mais il nous dit qu’il l’appelait sa tante. De toute façon, elle regarde le monde de sa fenêtre tout le temps, et est une bavarde qui demande sans cesse à sa cuisinière, Françoise, qui sont tous les personnages qu’elle ne reconnaît pas. La pauvre Françoise entend de nombreuses plaintes dans cette partie qu’elle prépare trop d’asperges et aussi qu’elle devrait chercher de plus grosses asperges. Le temps que le narrateur n’ait cessé de parler de tante Léonie, j’étais déjà bien fatigué d’elle. Elle se plaint beaucoup trop, et quand c’est moi qui le dit, vous savez exactement à quel point elle doit être ennuyeuse.

L’autre chose de laquelle il parle, c’est Saint-Hilaire, l’église du village de Combray. Il a réussi à dire très peu d’important après 10 pages consacrées juste à ça (et on n’a toujours pas fini de parler de l’église. On sait que le narrateur se souvient de certains personnages du village, tels que Mme Sazerat, qui arrive toujours avec un paquet de la boulangerie locale. Et qu’il y a une tapisserie là-dedans dont les personnages du livre d’Esther ressemblent à un ancien roi de France et à l’amante du tapissier. Et que l’abside de l’église est plutôt moche par rapport aux cathédrales de Chartres et de Reims. Non, mais sérieusement.

J’attendais à ce que quelque chose se passe dans cette partie, et j’étais gravement déçu à cet égard. On est à 90 pages, et à ce point, M. Proust continue juste de mettre la scène. Je sais que c’était la tendance parmi les romans psychologiques modernistes du début du XXe siècle — et c’est pour ça que je maudis toujours le nom de Theodore Dreiser, auteur américain de la même époque — mais je suis bien prêt à voir quelque chose arrivé qui n’est pas simplement le comportement habituel de tel ou tel personnage.

Je pense, pourtant, que j’aurais bien aimé cette Françoise. Elle n’est que domestique de la famille du narrateur, mais il me semble qu’elle a une attitude très saine, et autour de ce groupe, c’est déjà une grande réussite !

Dimanche avec Marcel

Aujourd’hui, je vous présente un nouveau projet du blog. Je vous ai prévenu que vous alliez tous mourir de rire, alors commençons avec la partie la moins ridicule :

Je vais lire À la recherche du temps perdu.

Maintenant, remontons le temps jusqu’en 1999, en particulier vers le 22 novembre, mon anniversaire. Mon frère m’a dit, « T’es le lecteur le plus rapide que je connais. Alors j’vais te donner la nouvelle édition de la traduction célèbre de Scott Moncrieff, et t’vas me dire ce qui est là-dedans. » (Évidemment, c’est une traduction. J’essaie ici de capturer son style personnel tel quel.)

Les 6 tomes de « À la recherche du temps perdu » en anglais. Chacun fait entre 600 et 800 pages, mais ils font environ la moitié de la hauteur d'un livre typique.

Je me suis assis avec le premier tome, « Swann’s Way », ou comme vous le connaissez, « Du côté de chez Swann ». J’ai atteint la célèbre scène des madeleines, puis je me suis dit, « Nom d’un frère cadet, mais c’est ennuyeux ! » J’ai fermé la couverture et me suis dit que j’y reviendrais plus tard. On dirait que c’est plutôt littéralement ma madeleine de Proust.

26 ans plus tard, le livre attendait toujours mon premier retour, jusqu’à cette semaine. D’une part, je me sens un peu coupable. D’autre part, après avoir aperçu ce qui m’attend dans les deux tomes de Molière, lire un pavé monstrueux en anglais plutôt qu’en français — en sachant que j’aurai besoin d’un dictionnaire 20 fois la page — me semble une bonne idée.

Avez-vous remarqué que ce que ces cadeaux ont en commun, c’est une sacrée quantité de travail fournie par mon frère ? Je n’en parle presque jamais, mais disons qu’il est comme ça de tous points de vue. ([J’insiste sur exprimer le point auquel je suis d’accord. — La Fille])

Alors ce qui se passera, c’est le suivant : Le dimanche — pour autant de temps qu’il me faudra pour tout finir — je vais écrire sur ce que j’ai lu dans ce livre. Si je n’ai guère lu, vous en entendrez parler. Si je réussis à lire plus de dix pages sans m’endormir, vous en entendrez parler aussi. Vous êtes désormais mes parrains involontaire pour me tenir responsable.

Les couvertures des 2 premiers tomes

J’aurais dû lancer ce projet il y a longtemps. ([26 ans, je dirais. — Mon frère]) Pour autant que j’aime M. Duvert, mon régime littéraire en anglais comprenait toujours plus de classiques que ce que vous avez vu en français. Je continuerai de lire d’autres choses en même temps, car ça ne m’aidera pas à lire en français. Mais je crois sincèrement que c’est une connaissance culturelle importante, et c’est absolument de la matière traditionnelle du blog. ([Regardez qui n’a accroché sa plaque qu’il y a 4 1/2 ans et ose parler de traditions ! Il y a des McDo en France dont les bâtiments sont plus vieux que lui ! — M. Descarottes])

Alors, je vous présente notre premier « Dimanche avec Marcel » :

Cette semaine, j’ai recommencé de nouveau Swann’s Way, Du côté de chez Swann, et je suis allé jusqu’à la fin du premier chapitre, 64 pages en anglais. M. Proust a un style très « flux de conscience » ; il persévère pendant 10 pages à la fois sur une seule pensée, avec de nombreuses digressions sur toutes les autres choses que la pensée lui rappelle. On passe donc ici de 10 pages où il se réveille, en pensant à toutes les chambres où il a jamais dormi, à une vingtaine de pages sur une soirée où il envoie une note à sa mère pour lui demander de venir lui dire « bonne nuit », en passant par une autre vingtaine de pages pour nous expliquer que sa famille connaissait anciennement, pendant sa jeunesse, un certain M. Charles Swann.

Que dire de M. Swann et de la famille du narrateur ? M. Swann vit apparemment « au-delà de sa place » dans sa caste de petite bourgeoisie, et profite d’une sorte de double vie que la famille du narrateur ne connaît que par le moyen de lire Le Gorafi Figaro. Il s’est marié à une femme mal réputée, et la famille, qui l’invitait souvent à dîner chez elle, le faisait désormais moins, à cause de sa désapprobation.

Pour sa part, ce n’est pas du tout évident pourquoi Swann devrait accepter les invitations. La grand-mère et grand-tante du narrateur jouent à des jeux d’esprit contre M. Swann. Les tantes du narrateur font pareil, où leur idée de le remercier pour une bouteille de vin est de dire « On a des voisins gentils » plutôt que « Merci du vin ». Le narrateur me semble un peu fou, mais pas surprenant vu son milieu familial.

Tout ça finit sur la célèbre madeleine. Le narrateur se trompe gravement ; seulement un gâteau forêt-noire ou un millefeuille a de telles propriétés. Non, mais sérieusement, je comprends, mais la puissance de cette scène baisse face au fait que tout semble provoquer des voyages dans les souvenirs chez le narrateur.

Backup

Mi-novembre, j’ai reçu un courriel complètement inattendu de la part de mon auteur préféré, Guy-Roger Duvert. Parmi les miracles du blog, c’est qu’au-delà du fait que G.K. Chesterton et Frank Herbert sont morts depuis très longtemps, je ne peux même pas imaginer écrire cette phrase sur n’importe quel auteur que j’aime en anglais. Pourtant, nous voilà. De toute façon, il m’a demandé si je me souvenais de lui, humoriste qu’il est ! Et si oui, est-ce qu’il me dérangerait de lire son premier livre en anglais et laisser un avis sur Amazon ?

Naturellement, malgré le fait que j’étais en plein milieu d’écrire la Grande Fête du Tour, je lui ai dit oui, mais qu’il me faudrait une semaine pour le faire. Et voilà, je vous ai dit que je l’avais fait, sans dévoiler l’auteur ni le livre, 8 jours après avoir reçu son courriel. Quand est-ce que on va enfin comprendre que l’on peut me faire subir vraiment n’importe quoi, tant que l’on me le demande en français ? Cependant, cette fois, il me l’a demandé en anglais. Je le pardonne pour ça, car le livre était en anglais, mais vous avez sûrement la bonne idée. ([Ouais. Au travail, les brouteurs ! — M. Descarottes])

Revenons à nos fans de Justin Bieber…euh, je veux dire, nos moutons. Backup est déjà paru en France (lien non-rémunéré vers Amazon.fr), sous le même titre, en 2020 ; on parle ici d’une traduction. Vu que les droits de propriété intellectuelle me barrent d’acheter des livres numériques en France, je ne fais pas trop attention à Amazon là, alors je n’étais pas au courant que le livre existait. Au moment de sa demande, la version Kindle n’était toujours pas disponible aux États-Unis ; M. Duvert m’a envoyé le bon fichier gratuitement en échange de mon avis (lien non-rémunéré vers Amazon en anglais).

M. Duvert n’a jamais eu peur de se lancer au milieu de l’action dès la première page, et après quelques pages pour nous expliquer ce qui est Backup — une entreprise qui garde des clones de ses clients contre la possibilité de leurs morts — l’histoire ouvre avec nôtre héros, le policier Aiden Romes, à la rescousse d’une jeune femme kidnappée. Il s’avère que la femme est la fille du fondateur de Backup, et les ravisseurs sont des gens qui s’opposent à Backup pour des raisons religieuses. Natsuko, la partenaire d’Aiden est gravement blessée pendant l’opération, mais survit. Reconnaissant, M. Kugelman, le fondateur de Backup offre des inscriptions aux deux policiers — Aiden l’accepte, mais pas Natsuko.

J’espère que vous connaissez déjà Total Recall, mon film préféré de Schwarzenegger. Dans ce film-là, l’héros s’endort dans le labo d’une entreprise qui offre de faux souvenirs de vacances, d’affaires amoureuses, quoi que ce soit. Mais quelque chose ne va pas et il se réveille au milieu d’une urgence et procède à avoir tout genre d’aventures folles. (Il y a des raisons à croire qu’en fait, tout est une réussite et le reste du film n’est que les faux souvenirs du héros. Mais c’est ambigu.) Backup se déroulé de façon similaire — mais dans ce cas, il me semble bien clair que tout est réel dans l’univers de l’histoire. Je fais la comparaison plus pour la violence et la vitesse de l’action qu’autre chose — Aiden se retrouve dans une situation après une autre où les agents de Backup veulent le tuer.

Je ne veux rien divulgâcher. Disons que j’ai deviné quelque chose d’important bien avant la fin, mais je me suis gravement trompé sur les conséquences de cet événement. J’ai énormément profité des idées abordées dans ce roman, surtout l’éthique de jouer avec les esprits des gens de cette façon. Si vous avez lu assez de la série Dune pour connaître les gholas, on est là, et les fans du Cinquième Élément ou de Blade Runner en profiteront aussi.

J’étais hyper-curieux de l’expérience de lire celui-ci en anglais car je considère que je reconnais assez bien le style de M. Duvert, et je voulais savoir si ça se traduirait. Il y une tendance dans l’écriture française de ne pas répéter les sujets d’une phrase à la prochaine, comme ça :

L’amiral n’était pas un tendre. Même dans le milieu militaire, il avait souvent été perçu comme dur, peu sociable. Soucieux de remplir ses tâches, doté d’un sens aigu du devoir, mais avec un caractère peu diplomate.

Outsphere, Chapitre 3 (caractères gras par moi)

J’ai mis les sujets des 3 phrases en gras pour illustrer ce que je veux dire. Il n’y en a pas dans la 3e phrase, mais c’est complètement naturel en français. En anglais, je ne dirais pas que ce style n’existe pas, mais c’est moins commun et plus dur à lire. Les deux premiers chapitres sont plus comme ça, alors j’ai eu du mal ; après, l’écriture passe rapidement à un mode beaucoup plus actif, et beaucoup plus naturel. (Je ne peux pas vous donner un exemple du livre lui-même car la version française serait la mienne ; c’est pour ça que je cite Outsphere.)

J’espère que celui-ci sera une réussite en anglais, car je n’hésiterais pas à partager les livres de M. Duvert avec des gens ici qui ne peuvent pas le lire en VO. Mais je n’ai aucun doute que vous aimerez Backup également dans son français original.

La trouvaille inattendue

Aujourd’hui, j’étais sur Amazon — .com, pas .fr — afin d’acheter un CD français indisponible sur iTunes, et où le prix chez la FNAC n’est pas moins cher que celui d’Amazon aux États-Unis. Vous n’avez aucune idée à quel point c’est choquant, ça — à cause des impôts pour les marchands, (presque) tout produit culturel français est moins cher pour moi chez la FNAC qu’ici. Mais le disque en question n’est pas trop récent, et les stocks sont bas partout.

Si vous voulez savoir lequel, vous pouvez visiter mon pauvre compte Instagram, où il y a un indice caché où personne ne l’a trouvé — le post le plus récent en ce moment. (J’ai un don pour trouver de nouvelles manières de me plaindre, n’est-ce pas ?) Laissez tomber — je suis très enthousiaste de cette découverte, comme beaucoup d’autres pistes que j’ai choisies pour le compte. Vous en entendrez parler plus tard.

Mais ce post est en fait sur quelque chose que j’ai vu pendant mon achat. Elle vous sera familière, mais quelque chose n’ira pas :

Source

Ouais, c’est Prospérine Virgule-Pointen anglais. Il y a un échantillon sur Amazon — les trois premiers chapitres, alors j’ai jété un œil.

La première chose à dire, c’est qu’une traduction hyper-fidèle serait une erreur. Ce livre joue avec la langue française sur chaque page, et beaucoup s’en perdraient en traduction. (Puis-je écrire ça de cette façon, où dois-je écrire « beaucoup de choses se perdraient » ? C’est une question sincère.) Je ne suis quand même pas sûr si les choix que j’ai vus sont les bons.

Commençons avec le nom de notre héroïne. Virgule-Point est inattendu en soi ; le bon mot en français est point-virgule. Mais en tant que nom de famille qui s’était produit par un mariage, ça marche. En anglais, point-virgule se traduit par « semicolon » — littéralement, demi-deux points. Virgule veut dire « comma » et point veut dire « period », alors « Prosperine Comma-Period » aurait pu marcher — mais personne n’aurait compris la blague de la fusion de deux marques.

Pourtant, le choix ne fait pas une meilleure blague. En anglais, elle s’appelle « Prosperina Dash », et sa famille est l’union des « Emdash » et « endash » — c’est à dire « tiret cadratin » et « tiret demi-cadratin« . Une traduction en français de son nom en anglais serait donc « Prospérine Tiret » — et l’esprit du jeu de mots se perd.

Sa ville, plutôt qu’une traduction de « Demi-Mot », qui serait littéralement « half-word », est « Ellipsis », d’où le titre — mais ça veut dire points de suspension. Honoré Point-Virgule, le héros de l’histoire, devient « Honorius Hyphen ». Un « hyphen » est un trait d’union — mais ça commence aussi par une « h », qui garde un peu du sens de l’humour de l’originale.

Il y a des blagues de la part des traducteurs (il y en a deux) qui reflètent leur connaissance de la culture française. Le livre fictif au centre de l’histoire s’appelle « Peines perdues », et là, la référence est clairement au pain perdu. En anglais, le livre s’intitule « In Search of Lost Loves », d’après une autre œuvre bien connue, « In Search of Lost Time ». Peut-être que vous connaissez cette dernière sous un autre nom, « À la recherche du temps perdu ». Les défauts que j’ai mentionnés ci-dessus, ils sont clairement aux limites de l’anglais, car ces traducteurs connaissent évidemment leur sujet.

Est-ce que je vais l’acheter et le lire ? Enfin, je crois que non. Je connais déjà l’histoire, et le vrai goût de ce texte se trouve en VO, ce qui est VF en ce cas. Cependant, ça me donne envie à nouveau de faire l’expérience de lire un livre français en parallèle avec sa traduction, afin de parler des différences. En plus, on va bientôt parler d’un autre livre écrit par quelqu’une qui habite en France — mais qui l’a écrit en anglais. (Le livre n’est pas encore sorti — je l’ai pré-commandé.)

J’ai eu cette expérience une centaine de fois, d’être surpris par un titre familier dans une police familière — dans une langue inattendue. Venant des États-Unis, ça m’arrive avec nos films tous les jours. Mais je crois que c’est la première fois où j’ai eu cette expérience à l’envers !

Outsphere 3 : Réligions

Ça fait des mois depuis notre dernier séjour aux mondes de Guy-Roger Duvert. (6 mois presqu’au jour, avec Outsphere 2.) Mais nous voilà, avec Outsphere 3 et oh là là, que l’échiquier ait beau changé ! Pour ce qu’il vaut, j’ai largement lu ceci sur les avions pendant mes vacances — le long délai entre le dernier tome et celui-ci n’a rien à voir avec le livre lui-même.

Il n’y a rien de surprenant quand je vous dis qu’un roman de M. Duvert n’hésite pas à se débarrasser de pas mal de personnages attachants. J’ai évité de vous parler de la fin du deuxième tome à l’époque, afin de ne pas jouer le divulgâcheur, mais l’épilogue de ce livre-là nous dit exactement la même chose que le début de ceci — on est maintenant dans une époque beaucoup plus tard, et presque tout le monde auquel le lecteur s’intéressait à travers les deux premiers tomes est mort depuis longtemps.

Mais combien de temps ? Plusieurs siècles en tout cas, mais déterminer exactement la durée est difficile. Je vous ai dit avant qu’avec les pertes massives des deux premiers tomes, il était bien évident que les descendants des colons allaient vivre des vies d’un niveau de technologie très bas par rapport à celui qui les a amenés à la planète d’Eden. Pourtant, je ne m’attendais pas au thème de ce livre, où l’histoire s’est effacée et toute mémoire de l’Arche et de la Terre n’est que légende. À partir de ça, plusieurs religions sont fondées, où chacune garde des bribes, des brins de la vérité sur les origines extra-terrestres de l’humanité sur cette planète.

Sans divulguer trop, seulement une de ces religions arrive à jouer un rôle vraiment important à l’histoire, pour de bonnes raisons. À la fin du deuxième tome, trois protagonistes sont placés dans des caissons pendant que les scientifiques cherchent le remède pour une maladie, dans l’espoir qu’ils seront réveillés assez bientôt. C’est ainsi qu’ils sont (pour autant que l’on sache) les seuls survivants de l’Arche qui restent. Pourtant, il y avait d’autres caissons et les descendants les ont découverts, et ça a donné lieu à l’idée qu’un jour, les « Endormis » reviendront pour sauver Eden d’une Menace inconnue. Une religion basée sur ça va évidemment avoir le plus d’intérêt dans un roman écrit autour de trois personnes envoyées au futur en tant qu’Endormis.

Cependant, le roman est largement la recherche de l’une des trois par les deux autres. Les trois caissons finissent par être séparés, et on se retrouve avec Jake Bowman et Nash Olsen, les protagonistes principaux des deux premiers tomes. Jake était anciennement le colonel supérieur à Olsen, mais en plus du fait que l’Armée n’existe plus, Olsen considère que Bowman l’a abandonné pendant le premier tome (et a raison d’une façon). Ils sont donc alliés, mais se trouvent séparés pendant de longues périodes, et l’histoire est racontée par tours de chacun de leurs points de vue.

Ce livre est en grande partie un livre d’idées. Je ne dis rien de nouveau si je vous dis que ce qui croit un paroissien typique d’une église est peut-être loin de ce qui croit les évêques et les cardinaux. Parfois c’est une question d’éducation, mais parfois c’est une question de connaissances jugées trop dangereuses. Encore une fois, je ne veux rien divulgâcher, mais la religion des Endormis est victime de toute la même corruption que l’Église catholique médiévale, jusqu’à sa propre Inquisition. De cette façon, M. Duvert se trouve bien placé à offrir ses propres spéculations sur la religion telle que l’on la connaît.

Outsphere 3 fait 346 pages ; le temps que 250 soit arrivée, il m’était évident que l’histoire ne pouvait pas atteindre sa conclusion dans ce tome. D’une façon, j’avais tort — il y a une épilogue, après une note qui dit clairement qu’il y aura un quatrième tome, mais l’intrigue trouve sa résolution, « une fin certes un peu douce-amère » comme dit M. Duvert dans une note au lecteur. Mais même avec la fin que l’on a, il y a beaucoup de questions qui restent peu explorées — le sort du 3e personnage, ce qui est vraiment la Menace, les détails de l’événement à cause duquel la mémoire historique semble avoir été perdue.

Vous aurez remarqué que je n’ai dit presque rien sur l’intrigue lui-même. En partie, c’est parce que c’est difficile à le faire sans trop dire. Mais l’autre partie, c’est que j’avoue être plus qu’un peu déçu par la résolution. Jake Bowman n’est pas un homme parfait, mais je voulais désespérément qu’il trouve la seule chose dont il avait vraiment envie. En revanche, la leçon livrée encore et encore dans les livres de M. Duvert est que la vie ne se passe pas comme on l’aurait souhaitée.

Outsphere 3 est bien équipé de tous les points forts habituels chez M. Duvert. On est vite plongés dans l’intrigue, l’écriture est vive, les personnages sont intéressants — au-delà de vous prévenir qu’il faut vraiment commencer cette série au début, non pas avec le troisième tome, je n’hésite pas à le recommander. Je n’ai franchement aucun doute que le quatrième tome vaudra la peine, même si je sais qu’il va raconter tout autre histoire par rapport à ce que je devinais. C’est juste que l’on sait déjà que les histoires d’amour finissent mal, et je suis assez d’un bisounours pour avoir espéré le contraire.

PluriElles, par Céline Kokkomäki

L’autrice de ce livre est bien connue aux lecteurs d’Un Coup de Foudre, mais peut-être pas sous ce nom. Vous la connaissez plutôt sous le nom de plume par lequel elle apparaît dans chaque « C’est le 1er ». En décembre 2022, je vous l’ai présentée comme ça :

Carnets d’une plume est une jeune femme qui écrit avec passion et honnêteté sur des sujets difficiles, comme devenir indépendant de sa famille en tant qu’adulte et la vérité sur le Qatar.

C’est le 1er, version décembre 2022

Je me suis exprimé de façon réservée. Ce que je voulais vraiment dire était plutôt genre « Laissez tout tomber et allez la lire maintenant. » Si vous lisez le commentaire que j’ai laissé au premier lien, vous aurez une meilleure idée de ce que je pensais à l’époque. Dans ce contexte, c’est-à-dire que bien que je n’aie pas lu de la fiction de sa part, dès que j’ai vu son post pour annoncer ce recueil de nouvelles, j’ai tout de suite su que j’ai le lire.

Avant de continuer, je vais vous donner ma conclusion, afin qu’il n’y ait pas de confusion sur mon avis. PluriElles est une œuvre puissante ; les pages se tournent vite, et vous allez vous arracher du livre avant sa fin avec difficulté. La plupart des nouvelles ne font que 10 pages, mais vous serez en haleine à chaque fois. Chaque nouvelle est une véritable montagne russe de sentiments, une étude psychologique de quelqu’une que nous ne connaissons que brièvement, pourtant quelqu’une dont son sort devient la chose la plus importante au monde pour la durée. PluriElles porte ma plus haute recommandation.

J’ai écrit et réécrit ce qui suit plusieurs fois. Si vous avez suivi ce blog depuis un moment, il y a un sens où je suis la mauvaise personne pour critiquer ce livre. Je lis une phrase comme :

Tu te rappelles la remarque qu’une ancienne DRH t’avait faite à propos de ta couleur de peau « pas assez matifiée »,

Entretien d’embauche, p. 105

et c’est dans une langue plutôt extra-terrestre qu’étrangère. (Je ne considère pas le français comme étant étranger pour moi.) J’ai trouvé une explication de « peau matifiée », mais ça ne m’aurait rien signifié en anglais non plus. Il y a une autre nouvelle, « TIC-TAC », une exploration des pensées, seconde par seconde, de quelqu’une qui vient de prendre un test de grossesse, et…j’ai une fille, mais tout ce que je peux dire autrement ne servirait que pour me faire gêner. Cette nouvelle est un point fort dans un livre qui en est rempli — on vit l’expérience de la narratrice — mais disons simplement que pour en parler, je dois m’enlever de la critique.

Alors, reprenons notre histoire. Ce soir-même, à 2h du matin — je ne plaisante même pas un peu — j’ai lu la première nouvelle, « Toi et moi ». C’est une série de lettres entre une femme et elle-même 40 ans plus tard. Le « comment » n’est pas le sujet de l’histoire. C’est plutôt l’histoire de quelqu’un qui a sauté la frontière mexicaine (un sujet dont j’ai des opinions) pour travailler aux États-Unis, mais qui a perdu ses boulots à cause du Covid (ça se déroule en 2020). Pour un instant, c’était la colère plutôt que la curiosité qui m’a propulsé à travers les pages. Aux mains d’une autrice américaine, cette nouvelle aurait été complètement prévisible et terminée d’autre façon.

Je ne vais pas vous dire comment je me suis trompé, car je veux que vous lisiez ce livre vous-même. (En fait, je veux être clair — si vous ne m’écoutez qu’une fois à propos des livres, je veux que ce soit celui-ci.) Mais j’ai trouvé ce qui est arrivé à la fin juste, pas du tout de la polémique facile que je craignais, et le plus important, à la hauteur de l’empathie et la sensibilité auxquelles je m’attends déjà sur son blog.

Une fois au-delà de moi et des miens, c’est une nouvelle après une autre des vies des femmes, en général dans leurs vingtaine ou trentaine. La diversité des voix coupe le souffle — il y a des histoire dans toutes les trois personnes. Ici, les souvenirs d’une boîte à musique qui nous parle de sa propriétaire ; là, le journal d’une fille à partir de ses 10 ans jusqu’à ses 34 ans. Céline Kokkomäki glisse entre ces voix, entre des personnages si différents, avec une fluidité qui nous fait oublier à chaque fois qu’il y a deux pages, on parlait de tout autre vie. C’est impressionnant.

Je veux attirer votre attention à deux nouvelles en particulier parmi les 13 du livre. « Retrouver le fil » est l’histoire d’une femme qui n’a jamais compris pourquoi toutes ses aînées tricotaient. La plupart des nouvelles dans ce recueil ont des fins « plus sage mais plus triste ». Celle-ci se distingue par un moment où l’éclaircissement de la protagoniste nous mène à une fin heureuse. « La créole dorée » est la chose la plus proche d’un conte de surnaturel, et m’a donné une frisson digne d’Edgar Allan Poe à sa fin.

Le livre finit avec « La Rupture », dur à lire parce que le lecteur voit la vérité avant la protagoniste, pourtant on ne peut que suivre ses expériences même en sachant comment elles finiront. Mais la fin de l’histoire, donc du livre, est un moment où on peut ressentir de la fierté pour notre héroïne, une note d’espoir. J’attends avec impatience quel que Céline Kokkomäki sorte prochainement.

Le jour où je me suis convertie, par Claire Koç

En 2022, je vous ai parlé de l’un des livres les plus importants de ma vie, Claire, le prénom de la honte. À l’époque, j’ai dit que « [Q]uant au dernier chapitre, c’est rien d’autre que La Marseillaise moderne » et en ai conclu en disant que « c’était l’histoire de mes propres pensées ». Après avoir lu ce livre, qui est sorti en novembre de l’année dernière, je peux donner le résumé en une phrase :

En tout ce qui compte, elle parle pour moi.

Avant de continuer, je vous ai dit au passé que l’une de choses que j’admire la plus chez les Français, c’est que vous vous occupez largement de vos propres oignons. Je ne sais toujours pas quelles sont les croyances de la grande majorité de mes amis francophones, ni les partis politiques de personne. Mais ici, impossible de parler du livre sans parler des croyances personnelles. Si ça vous dérange, pas de souci et on se reverra demain.

Dans son premier livre, sorti en 2021, Mme Koç nous avait dit :

Pour ma part, j’ai toujours rêvé d’une assimilation totale, ce qui sous-entend d’être baptisée, car je voulais me fondre pleinement dans la culture religieuse et historique de la France qui fut longtemps considérée comme la fille aînée de l’Église.

Claire, le prénom de la honte, p. 191

J’en ai tiré la conclusion que son intérêt à l’Église était plutôt en tant qu’instrument, que si elle voulait se convertir, c’était parce qu’elle la percevait comme « la chose française à faire ». Et j’ajouterai que l’on fait ce choix pour de telles raisons tous les jours, partout au monde : pour se marier, pour assimiler… peut-être que « Paris vaut bien une messe », ça vous parle ? Je ne juge pas. Mais Mme Koç raconte être rejetée par un prêtre parce que son mari s’est marié avant dans l’Église, et on sait tous que ça fait des problèmes. Je croyais donc que c’était la fin de l’affaire, que on n’entendrait plus rien sur le sujet.

Mais c’est exactement ici où je me suis trompé. Si on a vraiment compris la France de ce blog, elle tourne autour de deux axes, celui de Sainte-Jeanne-d’Arc et celui de Louis de Funès. C’est une façon de dire que ce qui m’attire est autant la France des cathédrales que la France du Corniaud. Si vous pouviez voir les messes aux États-Unis, qui sont plus des concerts de rock que des événements sacrés, puis les larmes aux yeux quand une messe a commencé pendant ma dernière visite à la Sacré-Cœur, tout serait clair. Mme Koç ayant plus de classe que moi, elle choisit une meilleure métaphore et parle plutôt de la France comme l’union de Marie et Marianne. La structure du livre suit ses rencontres avec les deux.

Mme Koç lance son histoire aux Seychelles, où elle est enfin baptisée. Elle n’est toujours pas bien éduquée dans la foi, mais on savait déjà du premier livre que c’était important à elle. Puis on remonte dans les temps. En fait, avant le rejet du prêtre en France, elle avait été catéchumène, avait suivi des cours, mais juste au dernier moment, le père lui avait dit « qu’il doit réfléchir à « mon cas » et qu’une enquête sera ouverte sur mon époux ; comme si nous avions commis un crime » (p. 40).

Je n’ai pas envie de critiquer l’Église ; les lois sont là pour des raisons. Mais elle remarque, pas sans justice, que un certain criminel « a reçu plus de compassion que moi, une femme dont le seul « tort » est d’avoir épousé un homme divorcé » (Ibid.). On voit ici un parallèle important avec sa lutte pour se naturaliser — autant que certains Français la décourageaient de devenir citoyenne, certains religieux faisaient la même chose. Mais si on connaît Claire Koç, on sait qu’elle trouvera un chemin.

On tourne vers l’incendie de Notre-Dame de Paris. Elle remarque que « il transcende les frontières et devient une tragédie mondiale…Quant à moi, j’ai ressenti une étrange sensation. Une impression de communion qui ne m’a plus quittée. « (pp. 44-46). Elle avait déjà ressenti l’appel de l’Église, mais cet épisode renforce pour elle que même si l’Église elle-même est universelle, son incarnation française est pourtant la lumière des nations.

Elle cherche d’autres chemins et considère également le protestantisme et l’église orthodoxe. Mais à la fin, elle sait — c’est l’Église catholique ou rien. On trouve certainement un héritage protestant en France aussi, mais je comprends ses sentiments — au-delà des plages normandes, le site de la Grande Croisade, le Tour passe encore et encore par des lieux de culte catholiques.

Ici commence la polémique. Elle diagnostique une crise spirituelle en France, comme partout ailleurs :

Quoi qu’il en soit, il est certain que notre monde est en quête de sens, que ce soit par le biais de la spiritualité ou d’autres moyens, pour construire un avenir épanouissant et durable.

Page 65

Elle remonte encore plus dans le temps pour nous parler de sa première rencontre avec une statue de Marie dans une église, puis nous demande : « Pourquoi ne pas reconnaître le courage de la Vierge Marie, qui a osé s’opposer aux normes de son époque ? » (P. 75) Elle invoque d’autres exemples — Jeanne d’Arc, Sainte-Thérèse, et Saint-John-Vianney — puis nous invite à considérer deux choses. 1) de nos jours, on comble l’écart spirituel avec des croyances ténèbres — elle cité de nombreux exemples de références à la sorcellerie dans la culture, et 2) on ne cherche plus les solutions de nos ancêtres. Elle demande :

[P]ourquoi ces militantes ne s’approprient-elles pas la représentation de Jeanne d’Arc, pourtant accusée elle aussi de sorcellerie et brûlée vive en place publique ? Cette dernière est considérée au mieux comme franchouillarde, au pire comme le symbole d’un mauvais camp politique.

P. 80

Elle retrouve sa réponse dans la mauvaise influence de la culture américaine, et il me tue, mais je suis malheureusement d’accord. Ce blog n’existerait pas si je ne m’étais pas retrouvé en 2020 face à l’autodestruction de mon pays dans les émeutes « largement paisibles ». C’était le jeune moi, admirateur de Jeanne d’Arc, qui était de retour pour chercher des racines plus solides en France pour me sauver. Mais c’était en fait ma rencontre avec Marianne, et ici on tourne vers la sienne.

À ce point, je suis sûr que beaucoup de monde disent à l’écran, « Mais la République, c’est laïque ! Il n’y a plus de place pour ça ! » C’est ici où je note avec un certain plaisir que Mme Koç a redécouvert, sans le savoir, la sagesse des Pères fondateurs américains, surtout John Adams. Elle écrit :

La France est un pays chrétien ; la République, elle, est laïque. Sans m’aventurer dans un exercice philosophique pour lequel je n’ai pas la prétention de revendiquer quelque compétence que ce soit, je pense qu’il est possible de se définir à la fois comme chrétien et comme laïc.

P. 125

Ceux qui parlent aux États-Unis d’un « mur de séparation » ont mal compris que le but de notre Premier Amendement n’était pas d’établir un gouvernement athée, mais de permettre que les habitants du Maryland pouvaient vivre leur foi catholique en même temps que ceux du Massachusetts, leur foi protestante. Pour effectuer ça, il faut que la loi n’accorde une place privilégiée à aucune religion.

Et c’est ça que je trouve la vraie beauté de ce livre. On a bel et bien établi dans son premier tome sa fidélité à la République. Ce n’est dans aucun sens un appel à l’intégralisme ou à la nostalgie pour les Bourbon. Elle nous rappelle :

Les rois de France, la Révolution, le peuple français et Napoléon ont tous joué un rôle majeur dans la construction de notre nation, façonnant la mémoire de notre pays au fil des siècles. Être français, c’est éprouver une fierté inébranlable et une admiration profonde pour la longue et riche histoire de France.

P. 140

Quel est donc son but ? En restaurant une place pour le christianisme dans l’espace public, Claire Koç espère que tout le monde, soit croyant soit athée, se rattachera à nouveau aux racines qui ont donné à la France l’histoire la plus glorieuse au monde.

Pas surprenant que le livre termine donc pas avec une prière ou un texte républicain mais avec une citation du général de Gaulle :

Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en ma patrie. Je ne suis l’homme de personne.

P. 187